A vous dire vrai, je ne pensais pas finir une page en abordant ce sujet, mais au fil du temps qui s’écoulait, je me suis surpris à me retrouver, phrase après phrase et ligne après ligne, à écrire mon plus long article tellement la matière était abondante. On répète souvent que l’appétit vient en mangeant, c’est ce qui s’est exactement produit avec moi : plus j’avançais, plus je voyais les portes s’ouvrir devant moi, et si je n’ai pas volontairement freiné, j’en serais arrivé à écrire tout un livre. Cela me mène à vous inviter, chers lecteurs, à suivre cette saga sur la musique dans mon village, qui j’espère vous envoûtera comme elle l’a fait pour moi. 

A tout seigneur tout honneur, commençons d’abord par évoquer les «medahates» du village. Avec «Hadja Massinia, Bent Bakhta et 3ial M’barek»,  c’est toute une histoire qui a commencé tôt, pendant l’ère coloniale pour se poursuivre pendant les premières années de l’indépendance. En ce temps-là, en absence de toute autre forme d’ambiance comme les tourne-disques ou les juke-boxes dont seuls les Français disposaient, les autochtones n’avaient pas d’autre choix que de recourir au concours de ces dames, qui, le temps d’une soirée, ajoutaient de la joie à la célébration d’un baptêmes, un mariage ou la circoncision d’un enfant.

A une époque ou ni le micro ni l’amplificateur n’existaient, elles comptaient uniquement sur leurs  voies et sur quelques instruments, tels que le «bendir», le «gallal» et la «t’bila». Assises à même le sol, se produisant devant un auditoire composé uniquement de femmes, puisant d’un répertoire connu par cœur à force de répétition, elles s’adonnaient  à cœur joie à rendre les invités heureux et agrémenter ces soirées qui duraient parfois jusqu’à l’aube. La cérémonie du henné pour les époux, c’étaient elles qui s’en occupaient aussi. En effet, qui pourrait oublier «Hott Koursi l’Mohamed» (prépare la chaise pour Mohamed pour qu’il s’assied), «Dirou Lattai» (préparez le thé avec beaucoup de menthe), ou encore «Abed Abed, Amma Nahi tedi’h» (Abed Abed, Oh ma mère, Quelle est cette chanceuse qui l’aura pour mari ?).

Avec l’apparition des premiers radios-cassettes vers le milieu des années 1970 et un public de plus en plus exigeant, en plus de l’âge avancé de ces dames, la belle aventure qui dura un bon moment s’estompa peu à peu pour laisser la place à de jeunes loups, qui non seulement ne se soucièrent guère de perpétuer la tradition de ces «Medahates» mais optèrent carrément pour des styles bien différents. Aujourd’hui, seul leurs souvenir subsiste à l’évocation de la seule survivante de ce trio magique, la centenaire toujours en vie, Madame «Didouna Khedidja», alias «Aâyal M’barek» (l’épouse de M’barek).

La musique moderne

Mal considéré, ce genre musical que seuls quelques mélomanes apprécient, ne trouve pas preneurs auprès des gens du village. Pourtant, son représentant est peut-être le seul à avoir atteint le stade du professionnalisme dans le village. En effet, en vrai artiste, la réputation de Ali Melouki (Voir le Cheliff n°104 du 02 déc. 2015) a atteint une dimension régionale au niveau de tout l’ouest Algérien, et si quelqu’un peut aujourd’hui prétendre avoir un nom artistique, c’est bien lui. A la fois, homme de culture, poète et interprète, il est l’ami de beaucoup de chanteurs de ce genre, à commencer par son favori, le Marocain Abdelouahab Doukkali, qu’il rencontra plusieurs fois, donnant même son prénom à son deuxième fils.

Connu par son engouement et son dynamisme à faire du chant moderne un rival pour les autres genres musicaux, en dépit de l’abandon du grand public, il persiste à croire qu’avec le travail et la persévérance, il arrivera le jour où ce genre musical, le moderne, triomphera et sera le leader. Mais cette heure n’étant pas arrivée, il lutte contre vents et marées à tout faire pour lui donner sa gloire. Son tout dernier tube, sorti à peine il y a quelques jours, un duo avec Abdelkader Khaldi de Mostaganem, fait fureur sur les ondes des chaines radios locales, dont celles de Chlef. Son combat dure toujours.

La musique Chaabi :

Composé de Benaicha Hocine et son frère Djamal, au banjo et à la mandole, de Maamar Lasgaa au violon, et Mostefa Chebra Ahmed à la percussion, la troupe de Chaabi d’Oued Sly anime des soirées qui envoûtent lors de différentes manifestations culturelles les mélomanes de ce genre musical, immortel aux yeux de ses sympathisants. Bien que moins populaire que les précédents groupes, ils continuent à animer les soirées de  Ramadhan et les fêtes de mariages où ils drainent un public, certes réduit par rapport aux autres, mais  connaisseur comme même. La musique qu’ils jouent ou les «qacidas» qu’ils chantent sont tirées du terroir populaire. Lors de leurs interprétations, ils essaient à initier les gens du village à ce genre musical, tout en sachant la rude concurrence qui fait obstacle à leur épanouissement.

Aux dires d’un de ses membres, ce groupe musical rencontre des problèmes, dont l’absence d’un local pour les répétitions. Mais n’était la passion qui envenime tous les mélomanes du «Chaabi» à travers tout le territoire national, il eût longtemps qu’il auraient plié bagage.

La chanson bédouie 

Célèbre auteur et interprète, Cheikh Omar est un grand nom de la musique «bédouie» au village. Non-voyant, l’homme aux lunettes noires est né en 1951 dans le quartier populaire de «Zebboudj». Dès son jeune âge, il adorait écouter et imiter les grands ténors du genre à l’image de Cheikh Bouras, Hamada et plus tard Cheikh Mohamed Belkheyati avec lequel il se lia d’une grande amitié un certain temps. Animant des soirées dans différents villages, il produit au milieu des années 1980 un album qui connut un très grand succès, notamment auprès des jeunes du service national, avec son tube «Gouloul’ha T’qaraali» (Dites lui qu’elle m’attende), une chanson qui le propulsa au sommet pendant des mois. Malheureusement, le manque d’inspiration, la concurrence et le manque d’intérêt d’une partie du public au profit du raï moderne eurent raison de lui. Tenace et armé d’une volonté de fer, il résista un certain temps, mais avec la maladie qui le rongeait d’un côté et le manque de considération d’un autre, son étoile s’estompa peu, laissant place à l’oubli. Il nous quitta en 2015, laissant derrière lui un grand vide que nul autre ne peut combler dans ce genre musical.

La chanson raï 

A l’instar de toutes les villes d’Algérie prises par la fièvre du raï vers cette fin des années 1970, notre village connut aussi son heure de gloire grâce à la super star de l’époque, Mohamed Chorfi dit «Moha M’rabet». Né en 1954, il se fait remarquer en 1977 en imitant son idole de l’époque, Cheikh Boutaiba S’ghir, auquel il vouait une adoration sans limites. Avec une très belle voix, il reprenait ses anciennes mélodies avec une authenticité qui ne faisait pas défaut à tel point qu’on se croirait devant le vrai chanteur. Il compte à ce jour parmi les rares chanteurs de raï ayant laissé une trace inéluctable dans notre village, et trente ans après sa dernière apparition en public, toute la génération des plus de 50 ans se souvient encore de lui et de ces heures de bonheur où il enthousiasmait les foules avec des airs qui devinrent célèbres grâce à une interprétation hors pair. Son aventure est stoppée net à cause d’un incident au milieu des années 1980, mais il reste l’un des plus grandes figures de cette musique, ouvrant ainsi la voie à des jeunes qui lui succèdent en les personnes des «Cheb Mohamed Sayah, Cheb Youcef et Cheb Riad».

Si «Cheb Mohamed Sayah» pouvait prétendre le remplacer, il n’en fût pas capable à cause d’un manque de Charisme. C’est vrai qu’avec une voix suave, il animait des soirées de mariage ou de circoncisions, mais sans grand succès. Par contre, «Cheb Youcef», de son vrai nom Ali Mohri Youcef, sut exploiter un créneau en se lançant surtout dans le chant glorifiant l’équipe nationale ou l’ASO, qui demeurent ses passions éternelles. Sollicité quelques fois pour animer des soirées de colonies de vacances, la fête des femmes ou prendre part à des festivals locaux, il reste une valeur sûr de la chanson, son jeune âge jouant en sa faveur.

Quant à «Cheb Riad», de son vrai nom Melouki Abdelouahab, il est peu connu dans son village natal, c’est plutôt sur la scène Algéroise qu’il s’est fait un nom. Membre de l’association des Artistes et Interprètes Algériens, il se produit souvent sur la côte Algéroise où il s’est établi depuis des années. Il lui arrive aussi d’animer des soirées pour la communauté Algérienne en France, notamment à Marseille où il se rend assez souvent. Malgré cela, on peut considérer son talent pour en faire de lui un artiste à part entière sur la scène villageoise.

La chanson «Ghiwane»:

Comme la plupart des groupes Algériens de «Ghiwan», le groupe «Es’somoud» s’influença et s’inspira directement des légendes Marocaines «Nass Ghiwan, Djil Djilala et Lemchaheb». Composé à l’origine de Mohamed Laakri, Mohamed Benyettou, Mohamed Mostafa Chebra, Mohamed Bentoucha et Abdelkader Benahmed, de jeunes à peine sortis de l’adolescence, puisque l’ainé n’avait pas encore 20 ans en ce milieu des années 1980, ils connurent un franc succès dès leurs première apparition sur scène. Maitrisant à merveille la pratique des différents instruments, jouissant d’une voix de ténor en leurs leader vocal, Mohamed Laakri, ils donnèrent à tous ceux qui ont eu la chance d’assister à leurs spectacles sur la place publique le sentiment d’être devant des professionnels qui ne diffèrent en aucun point des autres groupes du même genre. Les soirées animées dans différentes villes de la wilaya, telles que Chlef, Boukader, Ouled Ben Abdelkader ou Ténès ou les centres de colonies de vacances où ils évoluèrent souvent gardent toujours un bon souvenir d’eux. Et si les gens se souviennent bien de «Abtal Chlef», le groupe «Es’Soumoud» vient juste après.

Leur aventure dura six ou sept années, car après le départ de leurs voix major, Mohamed Laakri en France en 1992,  l’affectation de Mohamed Benyettou à Alger dans le cadre de son travail au sein de la police et la maladie de Mostafa Chebra, c’est l’effondrement total du groupe. Les deux éléments restant essayèrent tant bien que mal de tenir le coup, et c’est avec l’intégration de trois nouveaux éléments, à savoir Amari Doumi, Hassan Benyettou et Benaboura Djamal qu’ils ressurgissent avec une nouvelle appellation «El Anouar». Ils continuent toujours à donner des spectacles lorsque la direction de la culture de la wilaya de Chlef les invite à célébrer les différents événements qui se tiennent de temps en temps ou lors des échanges culturels inter-wilayas.

Slimane Bentoucha