En hommage à l’homme d’Etat et de culture, Boualem Bessaïh, décédé le 28 juillet 2016, à l’âge de 86 ans, après une longue carrière militaire et politique quasiment ininterrompue depuis qu’il a rejoint les rangs de l’Armée de libération nationale au début de l’année 1957. Notre collaborateur Rachid Ezziane nous présente une lecture de son ouvrage : «L’Algérie belle et rebelle : de Jugurtha à Novembre».

Voici un ouvrage qui sort des sentiers littéraires habituels. Trois faits le font différencier des chemins rodés de la prose et la poésie. Le premier étonnement vient de ce que l’histoire est dite à travers des poèmes. Le deuxième revient à l’auteur de cet ouvrage car il s’agit d’un homme politique. Le troisième est des plus surprenants car le dit ouvrage est préfacé par le Président Abdelaziz Bouteflika.

Publié à l’occasion du cinquantième anniversaire du déclenchement de la guerre de libération, le recueil est constitué de plus d’une trentaine de poèmes. Les poèmes, d’une grande profondeur historique et esthétique, s’échelonnent chronologiquement de la domination romaine à l’indépendance.

Deux hommes politiques se sont attelés à nous parler d’histoire mais à travers des poèmes bien ciselés. La préface du Président donne un avant goût et incite le lecteur à poursuivre la quête du beau verbe et sa rime.

«Lorsque l’auteur de ce livre me demanda de le préfacer, j’avoue avoir d’abord hésité. Je ne pouvais, en effet, m’improviser critique littéraire, professeur d’histoire ou encore moins académicien. Mais le titre de l’ouvrage frappa de plein fouet ma curiosité. Yughurta, Novembre, un grand nom, aux côtés d’un grand événement. L’Antiquité qui rejoint l’ère contemporaine, un grand roi oublié associé à la renaissance, par le feu et le sang, d’une nation forte et digne…»

Ainsi avait débuté le Président Abdelaziz Bouteflika sa préface. Personnellement, quand je l’ai lue, la curiosité m’a poussé à en savoir davantage sur ce que peut nous dire un politicien poètes à ses heures libres. Le premier poème me fit bercer de langueur et de bonne humeur. Et comme les politiciens savent rendre à César ce qui appartient à César, Boualem Bessaïh gratifie le lecteur, dès l’entame, d’un :

 

L’Algérie mon pays.

J’ai parcouru pays, contrées, ville, villages

Que de limpides eaux de fontaines j’ai bues

Que d’esprits lumineux j’ai croisés en voyage

Et combien de serments n’ai-je pas entendus

Mais ce coin de pays qui berça mon enfance

Exhale autour de moi comme un léger parfum

Qui m’attire de loin et rassemble en silence

Les enfants du terroir sans oublier quelqu’un

Ce coin n’est qu’un foyer d’un vaste territoire

Où vit un peuple fier avec hymne et drapeau

Ce peuple, ce pays, soudés, c’est la mémoire

De chaque citoyen de l’enfance au tombeau

Au laboureur le blé, au paysan le pain

Dans ce pays la terre est la source de vie

Chacun par sa sueur porte l’espoir et prie

Pour que belle soit l’aube et l’enfant n’ait pas faim

 Après ce poème lever de rideau, commence l’histoire…

Le premier chapitre est réservé à la domination romaine. Un beau poème incarne cette époque.

Il coule dans ma veine un sang chaud de berbère

Phénicien ou romain byzantin hilalien

Ma présence est antique, authentique est ma terre

Je fus ce que j’étais, aujourd’hui algérien

Fouillant dans le passé j’interroge l’histoire

Un siècle avant Jésus, le temps des grands aïeux

Lorsque Rome et Carthage se disputaient la gloire

Dans le sang, ignorant la colère des dieux

Massinissa serein bâtissait son empire

En paisible voisin sans songer au coup bas

Arrogante et devant la crainte qu’il inspire

Carthage l’invita sans attendre au combat

Autres belligérants, Syphax suit Carthage

Dont il attend l’appui de son règne en retour

Et Scipion l’Africain jaloux de son image

Choisit Massinissa et vole à son secours

 

Ce long poème, qui compte plus de soixante vers, nous enseigne sur un fait historique qu’avaient connu les plus grands et prestigieux Aguellid qu’ait connu l’Algérie au temps de la Numidie, Massinissa et Syphax. Puis un éloge est dédié à Césarée (Cherchell), la cité des Lettres et des Arts, que les rois Juba, père et fils, avaient fortifiée par leur érudition et savoir vivre.

 

Tu n’es pas seulement la cité des merveilles

Tu fus aussi cité des Lettres et des Arts

Juba a fait de toi derrière les remparts

Un paradis secret où chacun s’émerveille…

Le long fleuve de l’histoire s’écoule en torrent impétueux. Et c’est l’invasion des vandales qui marque l’esprit du poète politicien.

Vint le Roi Geiséric et ses hordes vandales

Pillant et saccageant par le glaive et le feu

L’ère des Byzantins reprend le flambeau des mains des vandales. Et c’est toujours avec de la versification qu’est célébrée cette époque où, en peuple civilisé, les Byzantins marque leur séjour en Algérie.

Au-dessus de l’intrigue ou la folie des hommes

L’Islam est tolérance et berceau de l’amour

Athènes ce joyau est la mère de Rome

La Mecque de l’Islam couronne le parcours

 

 Ainsi le poète prépare le règne des dynasties musulmanes. De la Kalaa des Béni-Hammad à l’arrivée des frères Barberousse, l’Algérie musulmane est décrite en quatrains que seul un poète épris de son pays en sait versifier. Mille et un vers ciselés de mains de maître courtisent l’histoire en strophes. De Tarik Ibn Ziad à Boabdil, le dernier roi de Grenade, et en passant par les redoutables Almoravides et les studieux Almohades, le style exhume des perles enfouies et exulte d’atticisme.

« Par l’épée et la plume » est le titre  d’un ensemble de poèmes leçon d’histoire. Il est dédié à la résistance de l’Algérie à l’invasion française de 1830. On y trouve même la lettre envoyée par Bonaparte au Dey Mustapha Pacha pour lui demander sa neutralité lors de son expédition en Egypte. Mais le Dey Mustapha Pacha rompit ses relations avec la France et envoya une flotte pour l’Egypte.

Puis, un long poème est dédié à l’épopée de l’Emir Abdelkader.

 

Il est jeune et il sait faire parler la poudre

Il connaît le relief, la steppe et le désert

Il sait sur un cheval surgir comme la foudre

Désormais, il s’appelle Emir Abdelkader…

 

 Et la légende continue. Fatma N’Soumer, Mokrani, Bouâmama et tous les autres que la terre d’Algérie avait procrées s’illustrent dans ce tableau imagé de belles luttes sans peur et sans reproche. Viennent ensuite les poètes paroliers et la légende  Mohamed Belkheir, le chevalier poète.

L’espoir bourgeonne avec l’Emir Khaled.  Puis Ibn Badis, de Constantine, lance son appel réformiste. L’auteur dit à travers des vers sur la liberté ce que, des fois, l’histoire oublie de le dire.

 

Si je vis pour l’Islam,

je vis pour l’humanité tout entière,

pour son bien et son bonheur,

dans toutes ses nationalités

et ses patries, et dans l’expression

de sa sensibilité et de sa pensée

quant à l’Algérie,

elle est ma patrie

propre à laquelle me lient le passé,

le présent et le futur…

 

Un dernier hommage est dédié aux villes d’Algérie. Du Hoggar à Tlemcen, en passant par Constantine, Biskra, Oran, Ghardaïa, Alger, Batna…

Sans oublier les hauts faits de la révolution : le 8 mai 45 et Novembre 54 ; et jusqu’à l’indépendance, tout est poétisé par la main du maître.

 

Ce jour-là, la justice a vaincu l’imposture

le faible a surmonté le temps du désarroi

le cri de liberté a vaincu les armures

le droit a triomphé de la force des lois

Adieu mépris adieu et finie l’hécatombe

par-dessus les héros tout le peuple est vainqueur

le drapeau flotte au vent et frôle les colombes

l’hymne chanté en chœur remplit de joie les cœurs

 Gloire à vous les héros, gloire à vous les martyrs

dont la voix retentit du fond des cimetières

hommage vous est dû de la Nation entière

pour avoir consenti pour elle de mourir.

 

 C’est avec ces strophes que clôture le Président sa préface, après avoir résumé tout le malheur ou le génie des peuples par ces mots :

« Ce ne sont jamais les peuples qui se font la guerre. Les peuples ont le génie de corriger les dérives, les arrogances, les outrages, les injustices et les crimes de quelques poignées d’hommes inaptes à s’inscrire dans le sens de l’histoire.»

L’Algérie belle et rebelle : de Jugurtha à Novembre

De Boualem Bessaïh

Editions ANEP. 177 pages.

 

                                                                                                                       Rachid Ezziane