Le panneau est planté un peu partout autour du lac, dans les lieux où, effectivement, personne n’oserait faire trempette, c’est à dire tout près des tours de contrôle abritant les agents de sécurité. Il faut donc se risquer un peu plus loin, au détour d’une colline, et suivre une piste que vous mène directement au lieu du délit, une grève naturelle où l’on peut se baigner sans risque d’être dérangé par les vigiles ou les gendarmes qui se font très rares dans la région.

Et pour cause, le lac du barrage d’El Karimia (ou de l’oued Fodda, c’est selon) est immense. Le plan d’eau s’étale sur plusieurs centaines d’hectares, cernant les contours des piémonts de l’Ouarsenis, et finissant sur la digue par où passe la route vers la commune désolée de Beni Bouateb. Et tout autour, les villages qui abritaient il y a une vingtaine d’années nombre d’habitants, se sont entièrement vidés de leur population. Pire, il ne reste que les traces pierres des constructions anciennes qui rappellent qu’un jour, des hommes y ont vécu. L’exode a été tel qu’il ne reste que deux ou trois maisonnées où de braves paysans s’acharnent à tirer d’improbables profits de leurs terres délavées, épuisées par l’érosion et juste bonnes pour faire pousser quelques arbres rustiques comme l’olivier ou le figuier. Certains, convaincus de la stérilité des arpents qu’ils cultivent sans conviction, se sont lancés avec bonheur dans l’élevage de poulets… mais toujours avec la crainte de devoir quitter les lieux, une fois encore, tant la terreur se lit toujours dans les visages.

L’aspect austère et sauvage des lieux ne dissuade nullement les jeunes de fréquenter les berges du lac artificiel. Par bandes de 5 à 10 personnes, arrivant dans des pick-up, à moto et parfois même en stop, ils se pointent dès l’aurore pour squatter les arbres ombrageux et les lieux de où la baignade est la moins risquée. Parmi eux, de jeunes adultes, des adolescents et des garçons d’à peine 6 à 8 ans ; l’important est de fuir la canicule qui sévit dans les villes et villages de la plaine, passer une journée au bord de l’eau et rentrer le soir avec la béatitude du devoir accompli.

Et c’est un devoir que de ne pas se morfondre dans les cités ennuyeuses de Chlef, El Karimia, Harchoune ou Oum Drou et Oued Fodda. Ici, dans ces contrées torrides, les lieux de baignade autorisées n’existent presque plus. La piscine d’Oued fodda est fermée depuis belle lurette, celles de Chlef sont en «réfection» en pleine saison estivale alors qu’ailleurs ces endroits n’existent pas.

Comment alors passer une journée sous une température de 40° ? La plage, ce n’est pas donné pour tout le monde. Dans le meilleur des cas, on peut, moyennant une somme de 500 DA, se rendre très tôt à Ténès, nager dans sa plage crasseuse et se pointer, dès 14h à la station de bus pour rentrer à Chlef, puis prendre un autre « naql » pour son village. A partir d’une certaine heure, il est impossible de trouver un quelconque moyen de transport. Aucune réglementation n’obligeant les transporteurs à assurer les dessertes en fin d’après-midi, beaucoup de baigneurs, solitaires ou en famille, se sont retrouvés piégés à Ténès où, contre leur gré, ils ont dû passer la nuit. A leur risque et péril.

La question est de savoir aujourd’hui si les autorités locales sont en mesure de trouver une solution à un problème qui ne fait qu’empirer ? L’absence de bassin de natation dans les communes de la wilaya, y compris dans les communes côtières, est une tare qui révèle l’extrême indigence intellectuelle de ceux qui président aux destinées de la population, les jeunes notamment. L’Etat est-il assez pauvre pour ne pas construire des piscines, des bassins de natations, voire des structures sportives où les jeunes pourront apprendre à nager et, dans le même temps, passer d’agréables moments durant l’été chélifien ?

On pourrait aussi inciter des investisseurs à construire des aqua-parcs et des complexes où les familles peuvent aussi profiter de moments de détente au bord de l’eau sans se risquer sur les plages bondée, à moitié privatisées et presque tout le temps couvertes de saletés. Car, au rythme où vont les choses, il n’y aura plus, dans quelques années, ni plage, ni crique, ni lido où les Algériens pourront y mettre les pieds.

Ali Laïb