Par Rachid Ezziane

Le titre de cette chronique est une citation d’un grand personnage historique. Et je suis doublement heureux de vous en parler car, premièrement, la citation en elle-même est d’une telle profondeur humaine ─ surréaliste j’allais dire ─, deuxièmement, cette sagesse est proclamée par un des nôtres. Oui, nous aussi… Nous avons donné notre écot de bon sens à l’humanité quand il le fallait. Et nous l’avons donné sans calcul ni sous-entendu. Et nous l’avons donné au moment où nous étions au plus mal. Même qu’on continue à le donner aujourd’hui pour aider le monde à se débarrasser de l’hydre à mille têtes. Dans la continuité de cette citation : «Tout être est mon être», le professeur et philosophe, Mustapha Cherif, sillonne le monde pour apporter, avec ses discours sur l’altérité, le vivre ensemble et la voie du juste milieu, l’apaisement nécessaire à la paix entre les hommes.

Comment un homme, né sous la tente, dans une nature peu clémente, dans une époque sans confort ni commodité de bien-être, peut-il se transcender (le mot est-il juste ?) jusqu’à considérer que les autres ne sont pas son enfer, mais son autre «moi», au détriment de tout ce que peut lui faire subir, comme inconvénients, l’autre. Est-il ange ? Est-il surhomme ? Est-il ?…

Non, Abdelkader El-Djazaïri, car la citation est de lui, était tout ce qu’il y a d’homme en l’homme. Même qu’il était un homme comme le commun des hommes, mais pas que. Car les hommes sont comme les minéraux, dit l’adage arabe. Et chaque minéral porte en lui son essence. Et Abdelkader puise son idiosyncrasie de l’illumination sublime du Coran. Dans sa quête de l’autre, il n’a pas recherché le croyant ou le musulman, mais l’homme dans sa valeur absolue, au-delà de toute charge culturelle, cultuelle, raciale ou identitaire. Et l’homme dans sa valeur absolue est un être pur… qu’il faut apprivoiser, aimer et, surtout, aider à acquérir son essence transcendantale.

Abdelkader le combattant, le pieux, le soufi, poète à ses temps libres, a compris son rôle d’humain en lisant les versets de Dieu. Il n’avait pas besoin pour ça d’attendre la révolution industrielle, ni les technologies de pointe, encore moins la proclamation des droits de l’homme. Abdelkader El-Djazaïri savait tout ça en lisant les versets pour faire ses prières quotidiennes. N’a-t-il pas appris de son maître Ibn Arabi, celui qui disait : «Mon cœur est devenu capable d’accueillir toute forme. Il est pâturage pour gazelles et abbaye pour moines !
Il est temple pour idoles et la Kaaba pour qui en fait le tour. Il est les tables de la Torah et les feuillets du Coran ! La religion que je professe est celle de l’amour. Partout où ses montures se tournent, l’Amour est ma religion et ma foi !»

Et le voilà, Abdelkader qui, comme son maître, nous lègue des perles de sagesse. «Ne demandez jamais quelle est l’origine d’un homme ; interrogez plutôt sa vie, son courage, ses qualités et vous saurez ce qu’il est. Si l’eau puisée dans une rivière est saine, agréable et douce, c’est qu’elle vient d’une source pure», dit-il dans l’une de ses méditations soufis. En 1860, à Damas, il reprend de plus belle, lors du conflit entre musulmans et chrétiens. «Si les musulmans et les chrétiens avaient voulu me prêter attention, j’aurais fait cesser leurs querelles ; ils seraient devenus, extérieurement et intérieurement, des frères.»

Pour des motifs que les hommes se sont inventés, ils s’obstinent dans le zèle et l’empressement sans se soucier du mal qu’ils peuvent engendrer aux autres. Car seuls l’estime et l’amour de l’autre peut nous sauver de l’emprise de notre âme maléfique. Car le devoir sans amour nous rend zélé. La responsabilité sans amour nous rend impitoyable. La justice sans amour nous rend dur. La vérité sans amour nous rend critique. L’intelligence sans amour nous rend rusé. La gentillesse sans amour nous rend hypocrite. L’honneur sans amour nous rend orgueilleux. La possession sans amour nous rend avare. La foi sans amour nous rend fanatique. Enfin… Une vie sans amour est sans valeur, dit la sagesse…

«Vous donnez peu lorsque vous donnez de vos biens. C’est lorsque vous donnez de vous-même que vous donnez vraiment. La peur de connaître le besoin n’est-elle pas le besoin lui-même ? Et la crainte de la soif, alors que votre puits est plein, n’est-elle pas justement la soif qui ne peut être apaisée ? Vous dites volontiers : je veux bien donner, mais à ceux qui le méritent. Ce n’est pas ce que disent les arbres de vos vergers ni les troupeaux de vos pâturages. Ils donnent afin de vivre, car tout garder pour soi, c’est périr», disait Khalil Gibran.

R.E