Par Hocine Boughari

Assurément, nous vivons dans une société démissionnaire où les missions liées à la fonction d’un Etat juste et régulateur sont bafouées. Car un peuple démissionnaire ne peut se mouvoir que dans un environnement déshumanisé.

Ce genre de peuple est condamné à n’agir qu’à travers la débrouillardise et le trabendisme ; des procédés en vogue dont usent et abusent de nombreuses gens qui évitent, bien entendu, de payer leurs impôts, cela pour empoisonner l’existence des pères de familles et du reste de la société.

Une frange importante de ce peuple -qu’on nommera les «Allah ghaleb»- fait montre d’un  fatalisme et d’un pessimisme poussés à l’excès ; cette catégorie est peu confiante en l’avenir du pays, elle doutent de ses capacités et de ses richesses, ce qui est bien déplorable.

Cette sous-culture tend à devenir dominante dans la société, elle perdure au fil des jours et  fait de nous des gens assistés, un état de fait que le peuple accepte malgré lui, car il s’y complait à merveille puisqu’il croit tirer peu ou prou profit de sa condition.

Et pourtant, rien n’est entrepris pour changer cette situation de paresse généralisée et entretenue par ceux qui tirent profit de cette léthargie prolongée dans laquelle s’est enfoncée tout le pays. La volonté collective a disparu de notre lexique depuis fort longtemps. Et l’on n’entend aujourd’hui que des expressions défaitistes du genre : «Tekhti rassi», «Ana khatini», «Kol ôotla fiha khir», «Elli kh’laq ma idayaa» «Mektoub» et encore «Allah ghaleb» (1).

On en a fait notre devise. Nous sommes tous et toutes non concernés en bas de cette pyramide par l’incivisme, le laisser aller, le fatalisme, le laxisme et leur corollaire, l’impunité.

Nous serons toujours en situation de danger tant qu’on n’aura pas compris que l’exigence que l’on doit avoir avec nous-même doit être de la même intensité que celle que l’on perçoit chez les autres peuples laborieux qui nous entourent.

Hélas, chez nous, on ne fait pas de calcul pour le lendemain. Autrement, on ne pense pas à notre avenir et à celui des générations montantes. On s’en remet simplement à dieu, à la providence, aux proches où au «raqi» (exorciste) du coin pour espérer s’en sortir, avant de retomber de nouveau dans la léthargie, feindre d’oublier notre impuissance et continuer à rêver sans fournir aucun effort !

Par fatalisme où défaitisme, parce qu’on se dit aussi musulman, on croit dur comme fer que dieu est là à veiller sur nous, oubliant une sentence qui dit exactement le contraire chez les peuples qui nous devancent : «Aide-toi, dieu t’aidera».

Plutôt que d’affronter avec courage les risques et prendre des initiatives salvatrices, nous empruntons des raccourcis avec des idées toutes faites s’accommodant avec le tempérament de gens opportunistes, qui ne fournissent pas le moindre effort et qui se posent en victimes expiatoires d’un «système» qui aurait jeté sur eux son dévolu, en tant que maillons faibles de la société, pour faire d’eux des citoyens «corvéables» et «malléables», tout juste bons pour voter et acquiescer ses décisions, fussent-elles impopulaires.

L’honnêteté et l’objectivité dans cette situation peu reluisante que nous vivons depuis nombre d’années et dans laquelle se trouve empêtrée notre société, laquelle est en train de manger son pain noir chaque jour davantage, doivent admettre, une fois pour toutes, que la responsabilité reste collective et nulle personne ne pourra dire : «Je n’y suis pour rien dans ce qui nous arrive». Tout le monde est impliqué et nous sommes tous unis pour le meilleur et pour le pire.

Un pays qui ne s’est pas encore libéré de ses vieux démons, ceux du régionalisme, de la hogra et du népotisme, un pays qui néglige sa ressource humaine, ici et ailleurs, un pays qui vit sur une rente immorale et indigne, car ne résultant ni de l’effort ni du génie ni de la créativité productive, un pays où tout le monde semble dire : ce n’est pas ma faute, c’est la faute à l’autre, c’est assurément un pays qui va à la dérive.

Nous n’avons plus le droit de continuer à diaboliser les autres et les rendre responsables de ce qu’il nous arrive. Même si le devoir d’inventaire (des crimes et autres exactions) avec l’ancienne puissance coloniale reste toujours d’actualité, nous ne pouvons l’incriminer et la rendre responsable des échecs et des reculs (dans tous les domaines) de ceux qui nous gouvernent ; nous devons demander en priorité des comptes à ceux qui n’ont d’yeux que pour leurs intérêts égoïstes, qui gèrent sans visions claires mais sur l’«apeuprisme», l’absence de rigueur et le pilotage à vue ; des responsables peu enclins à inscrire leurs actions sur le développement dans le long terme. En effet, comment expliquer qu’avec 800 milliards de $ de recettes engrangées durant ces 15 dernières années grâce aux hydrocarbures, l’économie reste entièrement dépendante de la rente pétrolière ? On a joué presque exclusivement sur le “nourri-logé” en faisant en sorte que le pays s’endorme et ne réagisse plus à tout jamais en créant l’État providence pour les uns, veiller à leur quiétude et à la pérennité du système qui n’autorise aucun espoir réel tant qu’il perdurera.

Ces années d’errance politique ont abouti à la formation d’un citoyen «tekhti rassi», tenté par l’attitude parasitaire de «ragda we t’mangi» (qui dort et qui mange) ; et cela concerne aussi bien les hommes que les femmes, petits et grands.

Pour ne pas avoir été capables de donner à ce peuple un semblant d’espoir ou un horizon chargé d’espérance et fait d’un avenir radieux, et à défaut d’un projet de société admis par tous, ils ont acheté le silence du peuple et sa neutralité en le compromettant à fond. A défaut de l’éduquer, de le former et de l’aider à s’émanciper pour faire siennes les valeurs du travail et de l’effort qui sont à la base de la prospérité, de l’acquisition du savoir et du bien-être, ils ont donné à nos enfants les fausses valeurs, celles des diplômes sans valeur généreusement octroyés ou honteusement achetés, des emplois fictifs, des salaires sans contrepartie et, plus que tout, leur ont appris la triche institutionnalisée et envahissante qui gangrené toute la sphère de la société.

Au final, c’est une jeunesse sans projet d’avenir dont les élites restent coincées entre cette volonté de servir au mieux leur pays ou appliquer à la lettre des directives dont dépend leurs carrières au dépend du bon sens.

La corruption venant d’en haut et descendant vers le bas et le fatalisme, pur produit de la décadence civilisationnelle, imprègnent la vie des gens déjà désemparés, qui vivent pleinement leur désillusion.

A la fin, se disent les gens les plus sensés, à quoi sert-il d’être honnête, réussir dans ses études et travailler sérieusement alors que la corruption est devenue le raccourci auquel a recours une grande partie de la population qui pense, à travers cette pratique, arriver à ses fins, c’est-à-dire gagner beaucoup d’argent, en amasser des tas, sans se soucier de sa provenance ? Pour nombre d’Algériens, toute situation ou opportunité est bonne à saisir pour faire du «ta’aouil». Sans savoir exactement ce que veut dire ce mot ni connaître son sens si décrié par notre religion.

Les observateurs attentifs ont analysé tous les maux qui rongent l société et suggéré des solutions, mais ils n’ont jamais été écoutés.

Après trois décennies d’errements, qui représentent autant d’occasions ratées pour l’essor de la nation, il nous faut tout simplement admettre que nous nous sommes trompés et que nous nous devons de la trajectoire de notre développement en se débarrassant bien sûr de nos anciens démons et aller de l’avant en prospectant les vrais horizons de prospérité. C’est un souffle nouveau qu’il nous faut pour repartir du bon pied. Avant qu’il ne soit trop tard.

H.B.

 

(1) «Tekhti rassi», «Ana khatini», «Kol ôotla fiha khir», «Elli kh’laq ma idayaa» «Mektoub» et encore «Allah ghaleb». Littéralement : «Que ça m’évite» ; «Moi, je n’ai rien fait» ou «Ce n’est pas moi» ; «Chaque retard a du bon» ; «Celui qui a créé ne peut se permettre la perdition» ; «C’est le destin», «C’est la volonté divine».