Depuis quelques années, des pratiques à tout le moins bizarres et anachroniques ont pris corps dans notre société. Le plus grave est qu’elles portent atteinte à l’intégrité physique des gens, les malades chroniques notamment et ceux atteints de troubles psychiques, qui se voient proposer des thérapies «alternatives», capables de les guérir du cancer, du Sida, de la maladie de Parkinson ou de la démence, quand ils ne se voient pas promettre le paradis… 

Djamila-Belalia-psychologue-2016-lechelifMlle Djamila Belalia, 28 ans, psychologue clinicienne et consultante de l’institut arabe d’entrainement et de la formation (IAEF), explique que de nombreuses pratiques prétendument «thérapeutiques» ont pris naissance dans notre société. Leurs auteurs prétendent guérir les troubles psychiques, les troubles du comportement alimentaire, les troubles addictifs, la schizophrénie et la dépression. Ces guérisseurs ne sont autres que les pratiquants de la «roqia», précise la psychologue qui indique que ces derniers poussent comme des champignons à travers le pays et notamment dans les régions ouest.

Selon les résultats d’une étude de terrain effectuée par cette spécialiste, membre de l’IAEF, il s’est avéré qu’une proportion non négligeable de la population algérienne opte pour ce genre de thérapie qu’elle assimile à une forme de psychanalyse.

L’étude pour rappel, a été menée au niveau des villes et villages de l’ouest algérien. En plus du recensement des individus qui privilégient la «roqia» à la thérapie médicale classique, les membres de l’institut ont étudié avec précision les procédés usités par les guérisseurs. L’étude a porté sur l’identification précise des méthodes de diagnostic, sur les prescriptions et les «soins» prodigués, comment s’effectue l’orientation des malades par les pratiquants de cette médication ainsi que les différents endroits où elle est pratiquée. Après plusieurs semaines de recherches et de contacts, les enquêteurs sont parvenus à organiser des rencontres avec les intéressés, c’est à dire les malades qui ont recours aux services des «raqi». Les investigations ont duré plusieurs mois. Après quoi, des informations importantes ont été recueillies, entre autres, le nombre de visiteurs desdits lieux de soins, les points d’accueil, etc.

Relizane, wilaya pilote en «roqia»?

Melle Belalia affirme que la wilaya de Relizane compte, à elle seule, soixante «points d’accueil» qui reçoivent 690 cas par jour dont la majorité écrasante sont des femmes. Les visiteurs qui atterrissent à ces endroits viennent de partout, leur âge varie entre 20 et 40 ans et leurs niveaux d’instruction, selon les statistiques, diffèrent, les illettrés constituant le plus grand nombre. Il n’en demeure pas moins, fait remarquer la psychologue, que des gens, disposant pourtant d’une solide formation universitaire ou, à tout le moins, jouissant d’une certaine instruction reconnue, se rendent régulièrement le «raqi».

Sur le plan social, ce sont les nécessiteux qui viennent en masse chez ces guérisseurs d’un genre nouveau, selon les propos recueillis sur place auprès des patients par Mlle Djamila Belalia et ses collaborateurs. Dans la plupart des cas, les malades sont reçus dans des endroits précaires et très enclavés. Les lieux où officient les «raqi» ne sont pas convenablement aménagés pour pouvoir accueillir dans de bonnes conditions les visiteurs qui viennent des quatre coins du pays. L’exiguïté des salles de «soins» n’est pas en mesure de contenir le nombre impressionnant de patients.

Certains malades sont obligés de passer des jours entiers dehors, souvent dans leurs voitures, quelquefois dans un hôtel des environs pour voir leur tour arriver. Toujours selon le rapport établi par les membres de l’institut, la plupart des patients passent la nuit à la belle étoile, parfois à même le sol, sans matelas, avec juste une couverture pour se prémunir des rigueurs du froid.

Des thérapies mortelles !

L’incapacité des guérisseurs à poser un diagnostic et comprendre réellement la pathologie dont souffre le malade est soulevée par les enquêteurs. Autrement dit, ces derniers sont arrivés à la conclusion que la quasi-majorité des «raqi» n’a aucune connaissance théorique ou pratique de la médecine traditionnelle ou moderne. Ni de la phytothérapie qui est une science au vrai sens du terme, qui plus est enseignée dans les plus grandes universités du monde.

L’enquête réalisée par les membres de l’IAEF révèle des faits plus graves : les «raqi» privilégient l’utilisation de certains produits susceptibles d’entrainer une mort subite ou à tout le moins engendrer des troubles aigus et des maux durables. En effet, pour «diagnostiquer» la maladie dont souffre leur patient, ils utilisent la technique dite du plomb. Le métal est fondu dans une casserole puis jeté dans de l’eau. À partir des «signes» obtenues, le «raqi» pose son diagnostic. Parfois, il en est qui enchainent leurs patients, d’autres qui les fouettent ou qui les matraquent à l’ide de solides bâtons. Enfin, dans tous les cas, ils ont recours à des incantations pour faire croire qu’ils vont produire un charme ou un sortilège. Les méthodes aléatoires utilisées pour le diagnostic et l’évaluation des troubles dont souffrent les patients par ces charlatans sont de nature à  provoquer d’autres troubles incurables comme la peur, le stress, l’obsession, etc.

Et pourtant, rien ne semble arrêter ces charlatans dont la renommée de certains a dépassé les frontières nationales.

Les enquêteurs sont arrivés à la conclusion qu’il faut absolument combattre ce phénomène de charlatanisme qui prend corps dans notre société. Pour que la « roqia » et les autres pratiques similaires ne prennent d’autres proportions, ils invitent les théologiens, autorités civiles et militaires, les psychologues et tous les praticiens diplômés de l’université à s’impliquer dans un combat qui risque d’être titanesque : convaincre les gens, en particulier les malades souffrant de troubles et de maladies difficiles à guérir, que la «roqia», la sorcellerie et le charlatanisme ne sont pas une  solution à leurs problèmes de santé. Dit autrement, l’État avec tous ses démembrements  est tenu de sévir avec force contre ces «guérisseurs magiques» et dissuader ces milliers de personnes qui effectuent quotidiennement des centaines de kilomètres pour, finalement, se rendre davantage malades.

Les personnes qui recourent aux services de ces guérisseurs doivent comprendre qu’ils contribuent, à leur insu, à la propagation d’un fléau incompatible avec les valeurs de notre société et aux antipodes de la vraie science médicale.

Les autorités publiques, fait savoir Mlle Djamila Belalia, psychologue clinicienne du centre universitaire de Relizane, sont dans l’obligation de frapper d’une main de fer cette catégorie de sorciers qui survivent sur l’escroquerie et la supercherie pour arnaquer leurs clients.

Abdelkader Ham