Par Ali Dahoumane

Le café est un établissement public où l’on vend des boissons chaudes et fraiches à longueur de journée. On n’y va pas seulement pour siroter cette boisson au goût exotique mais surtout pour rencontrer des amis ou s’adonner à des jeux de société. Il peut devenir un lieu de débat qui concerne l’actualité sportive, sociale ou politique. Ensemble, nous ferons un déplacement pour visiter quelques cafés célèbres. Cette tournée nous mènera successivement à Moscou, Paris et Alger pour enfin atterrir dans notre chère ville.

Dans sa célèbre chanson «Nathalie», Gilbert Bécaud faisait allusion à un café moscovite qui n’existait que dans son imagination. Il lui a même trouvé un nom et une spécialité. Le café de «Chez Pouchkine» rimait avec un bon chocolat chaud. Bien des années plus tard et loin des phrases sobres qui parlaient de la révolution d’octobre, le rêve de l’artiste a pris forme et s’est concrétisé puisqu’un joli café portant le nom de Pouchkine a vu le jour dans la capitale russe. Je laisse le soin aux lecteurs de deviner la spécialité de la maison. Toujours en chanson, dans «Et mon père…», Nicolas Peyrac parlait du café de Flore. Seulement, ce café existait depuis 1887 et était considéré comme le rendez-vous du tout Paris. C’était le lieu préféré du célèbre couple Jean Paul Sartre et Simone De Beauvoir. On y voyait Reggiani s’attabler avec Picasso autour d’une boisson. Ce grand café, situé dans l’avenue Saint Germain, était la chasse gardée de l’élite intellectuelle et artistique de l’époque qui comptait en son sein plusieurs sympathisants de la cause algérienne. Il a même servi de décor à quelques films.

 

Le Milk bar, le Coq hardi et les autres

Plus près de nous, Alger disposait également de cafés mythiques. Situé juste en face du square port Saïd, le Tantonville renferme toute l’histoire du café colonial. Construit à la fin du dix-neuvième siècle (1890), cet établissement était connu par ses larges baies vitrées et sa belle terrasse exposée au soleil. Il servait comme lieu de rencontre des artistes et des intellectuels grâce à son emplacement près du théâtre d’Alger. Le Milk bar nous ramène malgré nous à notre glorieuse révolution puisque c’était dans ce café que la grande Moudjahida Zohra Drif perpétra un haut fait d’arme le 30 septembre 1956. Quelques mois plus tard, le Coq hardi fut également le théâtre d’une opération de la révolution algérienne qui défraya la chronique à cette époque. C’était «La Bataille d’Alger» et le monde entier devait savoir qu’il y avait un peuple opprimé qui souffrait du joug de la colonisation. Gloire à nos martyrs.

 

Bono, l’homme à l’éternel gilet et un bon thé chez Ammi…

Notre ville a également abrité de beaux et grands cafés. On ne peut malheureusement pas, par manque de temps et d’espace, tous les citer. Celui de «Bonopéra» était considéré comme le plus huppé avant le séisme. Tous les Asnamis aimaient se rencontrer dans ce café qui disposait d’une belle terrasse située dans la rue d’Isly.

Il y avait le cercle de l’ASO qui était le lieu de rencontre de tous les sportifs de la ville. Nous allions au cercle surtout pour nous informer de toutes nouvelles concernant les rencontres du week-end. Des affiches collées aux vitres mentionnaient les noms des joueurs convoqués, les horaires et les lieux des différents matchs programmés durant la semaine. On fait un petit ricochet au «Marhaba» pour parler de son grand salon feutré mais surtout de son légendaire cafetier Ammi Aïssa, que dieu ait son âme. Il était toujours affable et souriant avec les clients. Impeccable dans sa conduite et dans sa tenue vestimentaire, il ne se départait jamais de son gilet noir, sa chemise blanche et surtout sa superbe cravate-papillon qu’il arborait avec fierté et élégance. Il connaissait le goût de chaque client. C’était un homme qui forçait le respect et l’admiration. Pour déguster un bon thé, on allait chez Ammi Mekrez que Dieu ait son âme. Il n’avait pas son pareil pour préparer cette merveilleuse boisson chaude toujours agrémentée de quelques feuilles de menthe.

Actuellement, un café s’est affirmé et s’est imposé pour devenir le café préféré des Chélifiens. On l’appelle affectueusement le café de Fedlaoui. Il appartient et porte le nom du talentueux avant-centre qui avait fait  les beaux jours de l’ASO durant les années 1960 et 1970. Situé dans la rue Ibn Rochd, ce café a la particularité d’accueillir toutes les franges  de la société. A l’intérieur de cet établissement, on se croirait dans un musée consacré au sport. Sur les murs sont accrochées d’anciennes photos qui nous ramènent vers une époque où la ville avait beaucoup d’équipes pourvues de jeunes talents qui aimaient le sport pour ce qu’il était. Chaque table a ses adeptes qui partagent et vivent une même passion. C’est avec un grand plaisir qu’on rencontre notre ami, l’économiste M’hamed Abaci, qui explique en permanence les rudiments de l’économie aux personnes désireuses d’en savoir davantage sur cette science souvent incomprise par les non-initiés. Il ne cesse jamais de fulminer contre la rente pétrolière et ses conséquences néfastes pour notre jeune économie. Les investissements, la création d’emplois et l’inflation sont ses plats préférés. Et en guise de dessert, il vous servira toujours des petits cours sur le pouvoir d’achat, la large consommation et la croissance.

Nous avons un club réservé à notre philatéliste Hamid Dahmani qui parle avec amour et douceur des timbres-poste et des cartes postales qu’il exhibe avec beaucoup de délicatesse, de peur de les froisser. Ce collectionneur hors du commun est un véritable coffre-fort renfermant un immense trésor. Tel un archéologue, on le voit toujours à la recherche d’un objet d’antiquité.

Un espace est réservé aux passionnés de la pêche. Ils ont un vocabulaire propre à eux que les novices comme nous ne pourront jamais comprendre. Toute leur conversation est liée à la houle, à l’appât, au mérou et à l’hameçon.

Il y a également le coin des mélomanes dont le principal animateur est le chanteur et musicien Djamal Megharia qui aime faire partager aux jeunes qui l’entourent la passion du Chaabi. Toute leur discussion gravite autour d’un Istikhbar ou d’une Qacida. Ils ne se lassent jamais de parler de Guerrouabi, de Bouadjadj ou de Bendaamache. Bien sûr, comme dans tout café qui se respecte, il y a aussi une table ou l’on décortique l’actualité et l’on passe au crible tous les évènements survenus aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Les crises qui secouent périodiquement lafèlène, le RND ou  le discours de Louisa Hanoune ne fait pas partie de leurs préoccupations.

Dès la tombée de la nuit, le café se transforme comme par enchantement en salle de jeu pour d’interminables parties de belote et de rami sous le regard amusé de quelques médecins qui viennent savourer quelques moments de détente après une dure journée de labeur. Les habitués de ce coin n’arrivent pas à comprendre les dernières réactions du président de l’ASO qui s’en est pris ouvertement à certains d’entre eux, les accusant de tirer sur tout ce qui bouge. Le patron de ce club doit savoir que l’ASO est un monument qui fait partie de la ville et de son histoire. Tous les Chélifiens en sont fiers. Ils ont le droit d’aimer et de chérir le club de la ville qui les a vus naître, grandir, s’épanouir et même vieillir. Les habitués du café cité par le patron de l’AS0 ont le droit d’apporter des remarques quand ils constatent que le club de leur ville est géré d’une manière chaotique. Rien ne les empêche de parler de leur équipe qui vit des moments difficiles en division inférieure. Ils ont le droit d’apporter des critiques quand leur équipe patauge dans les eaux boueuses de la deuxième division. Ils n’ont qu’un seul souhait, celui de la voir revenir parmi l’élite pour occuper les premières places.

Hormis l’ASO, les fidèles du café n’ont pas beaucoup de temps à perdre pour parler d’un football qui ne figure plus dans la rubrique sportive mais qui alimente, malheureusement sans cesse, la chronique des faits divers à cause de ses joueurs qui se droguent et des arrangements qui se traitent entre les différents dirigeants. Peut-on parler d’un football dont l’équipe phare ne dépend que de joueurs formés hors de nos frontières et qui évoluent dans des championnats étrangers ? Peut-on parler d’un football ou l’on n’apprend pas aux jeunes les vertus de l’effort et de la sueur mais uniquement à compter des sous et à s’enrichir grâce à l’argent des collectivités locales ?

Dernièrement, on a reçu une grande gifle de la part d’un journaliste français qui a comparé le combat de judo opposant son compatriote à un judoka algérien à une simple «d’échauffement».

Otage de quelques affairistes de tout acabit, le sport algérien vient de décevoir tout un peuple en le privant de vibrer au son de l’hymne national lors de la plus prestigieuse compétition sportive du monde. C’est désolant et frustrant de constater que tout un peuple reste accroché aux exploits d’un seul athlète. Le sport algérien a besoin de personnes désintéressées et dévouées pour le servir. Enfants, nous ne comprenions pas ce grand intérêt et cet amour portés par Kaddour Bouzghaia et Dakka Pontéba au sport. Nous ignorions alors leur vraie valeur et nous commençons vraiment à les regretter.

A. D.