Plaza de Bolivar, Lama for rides

Par Laïd Klouche

«Le lobby militaro-industriel est très puissant : la guerre contre la rébellion et la politique sécuritaire pure et dure rapportent gros. Une paix effective ruinerait les projets de victoire écrasante et le prestige des militaires qui ont une influence très prégnante sur le pouvoir. Une paix effective renverrait les militaires dans leurs casernes.».

Depuis 2010, les libéraux du président Juan Manuel Santos tentent, après le départ d’Uribe, de remettre un peu d’ordre dans le pays. Santos a usé de tous les moyens possibles pour négocier utilement avec la rébellion armée. Il est en effet apparu clairement qu’il n’existe pas de solution militaire. Un processus de paix a été engagé qui est en cours et qui a eu le mérite de mettre fin à la guerre civile. Comme chez nous, ce qui reste loin d’être résolu et qui fait débat, c’est la question centrale du processus de paix : que faire des anciens terroristes ? Qui sera présenté à la justice et qui sera amnistié ? L’ex-président Uribe, conservateur, passé dans l’opposition, combat cette politique de réconciliation et essaie de la mettre en échec en usant des énormes moyens que mettent à sa disposition tous ceux que le processus de paix indispose. Il se paie des spots publicitaires TV qui coûtent une fortune, en pleine retransmission des jeux olympiques. Le lobby militaro-industriel est très puissant : la guerre contre la rébellion et la politique sécuritaire pure et dure rapportent gros. Une paix effective ruinerait les projets de victoire écrasante et le prestige des militaires qui ont une influence très prégnante sur le pouvoir. Une paix effective renverrait les militaires dans leurs casernes.

Marketing politique… et intérêts commerciaux

Actuellement, l’armée travaille très activement à son marketing propre, à coups de placards publicitaires aux slogans explicites : “Roulez en toute sécurité, l’armée nationale veille…” lit-on sur les affiches le long des grandes routes. De fait, les routes sont sûres en Colombie mais il n’est, de loin, pas certain que c’est à mettre au crédit de l’armée. J’ai rencontré un jeune officier sanglé dans son uniforme tout neuf (d’excellente qualité), armé jusqu’aux dents. Parmi son équipement, j’ai remarqué un étui robuste à son ceinturon. Quand il a appris que je venais de Suisse, il a fièrement exhibé ce que contenait le fameux étui : un magnifique couteau suisse Victorinox, large d’au moins 3 centimètres. Ce gadget coûte au minimum 50 Francs suisses (plus de 5 000 DA). Sachant que l’armée colombienne compte environ un demi-million d’hommes, je vous laisse supputer ce que gagne le détenteur de la licence d’importation. Comme on a sympathisé, le jeune officier a tenu à me présenter à son “jeffe” (son chef). J’ai donc serré la main au jeffe, un colonel dont l’attitude déterminée et dont la gestuelle étudiée et précise témoignent de son engagement total dans la voie creusée par Uribe. D’où la crainte que le débat politique en cours ne dérive en un nouveau conflit.

Bogotá, capitale en mutation

À Bogotá, il ne fait pas chaud. Il fait même bien frais ; le soleil est toujours voilé et il souffle en permanence un petit vent désagréable. Dans mes bagages, il n’y avait que des vêtements d’été. J’ai été obligé de faire les boutiques pour compléter ma garde-robe. Avec ses 8 millions d’habitants, Bogotá était pendant ses décennies noires, une ville livrée au chaos. Surpeuplée de réfugiés, théâtre d’actions quotidiennes d’une extrême violence, d’assassinats, d’enlèvements, elle suffoquait sous une circulation infernale. Aujourd’hui, ça a l’air d’aller beaucoup mieux. La paix revenue, la municipalité a entrepris de sérier les problèmes et d’agir méthodiquement. D’abord, la circulation et le transport. Des voies dédiées aux transports publics ont été aménagées et sacralisées dans les larges avenues de la capitale. Le centre-ville est interdit aux véhicules privés. La propreté de la ville, la voierie, les travaux de rénovation sont menés tambour battant. Les bus sont pour la plupart constitués de trois voitures reliées par des soufflets. Leur fréquence est de quelques secondes aux heures de pointe ; vers la fin de la journée, ils circulent par centaines, ramassant les usagers aux immenses stations remarquablement aménagées pour canaliser avec le moins de désagrément possible une foule très dense. Devant les hôtels, les restaurants et les commerces sur certaines grandes artères, il n’y a aucune circulation de véhicules privés. C’est très agréable de flâner en ville, de sortir d’un magasin et de traverser la chaussée sans encombre et sans danger, de jeter un œil sur une vitrine en face puis de traverser la place pour visiter un musée ou une exposition. Pas de bagnoles, pas de bruit, pas de fumée, pas de klaxon : on est à Bogotá et on croit rêver. Seuls les bus et les taxis circulent dans les zones piétonnières. Tous les problèmes de circulation ne sont certes pas résolus car les embouteillages aux heures de pointe sont fréquents sur les boulevards périphériques. Mais les progrès sont là et l’option choisie se révèle payante.

Un peuple affable et serviable

Les Colombiens sont en général gens de bonne composition, souriant facilement, affables et même très serviables avec les visiteurs. Aucune agitation, aucune marque d’hostilité, aucune brusquerie; ils n’élèvent jamais la voix et je n’ai assisté à aucune altercation.

Le soir, à l’approche du week end, les jeunes envahissent les places du Vieux-Bogotá et tous les bistrots environnants. Tous circulent à vélo sans exception. Le cyclisme est un sport national en Colombie ; les champions nationaux trustent les titres olympiques et les premières places au Tour de France.

Après le restaurant, on rentre vers minuit à l’hôtel (il est alors 6h 00 du matin à El Asnam: 6h 00 du mat’ du jour suivant bien sûr !). On emprunte des ruelles étroites et pavées, on traverse de grands parcs arborisés puis la grande avenue piétonnière Quesada pavée de briques rouges pleines. La nuit est fraîche et une fine bruine comme un crachin donne un halo aux réverbères.

Personne ne nous a attaqués dans la rue mais, franchement, on n’y pensait même pas.

L. K.

Salento, 11 août