Urbanisation sauvage du littoral : Que restera-t-il de nos plages ?

0
391

De Hadjadj, dans la wilaya de Mostaganem, à Ténès, dans la wilaya de Chlef, la route nationale 11, presque refaite à neuf, s’étire sur plus de 130 km. Épousant les contours du littoral, elle offre de superbes vues sur une mer omniprésente, qu’on ne quitte du regard que lorsqu’on contourne, un bref moment, une agglomération, une forêt ou une colline. Les paysages sont magnifiques, malgré l’éclosion de nombreuses constructions individuelles en plein milieu des riches terres agricoles. A terme, celles-ci vont défigurer les merveilleux sites côtiers. Comme cela s’est produit à Oran, Tipasa, Alger, Boumerdes, Bejaia, Jijel et Skikda…

A Hadjadj Plage, qui s’étend sur une dizaine de kilomètres, les nouvelles constructions ont carrément bouffé tous les espaces verts qui, naguère, faisaient la joie des vacanciers. Pas un seul arbre, pas un seul soupçon de jardin n’a été préservé par le béton qui semble tout envahir. Crèmeries, cafés-restaurants, bungalows et villas atypiques poussent comme des champignons le long de la côte, renvoyant aux visiteurs l’image d’une bête vorace qui avale tout sur son passage. Le cordon dunaire n’est plus qu’un lointain souvenir immortalisé sur de vieilles cartes postales que s’arrachent à prix d’or les natifs de la région. Surtout les émigrés qui, chaque année, envahissent le chef-lieu de commune et ses nombreux douars. Un retour aux sources consacré depuis de très longues années grâce aux liaisons aériennes entre Oran, toute proche (100 km à peine), et plusieurs villes françaises dont Marseille. Depuis deux ans, ils ont été nombreux à oser la traversée par bateau à partir des ports espagnols de Valence et Alicante qui desservent directement le port de Mostaganem. Une aubaine pour ces nombreux Algériens qui se sont spécialisés dans le commerce du «cabas» dont on retrouve les marchandises exposées pratiquement tous les jours de la semaine sur l’avenue principale de l’ex-Bosquet. En été, la population du village quadruple. Les 17 000 âmes qui vivent dans la commune voient débarquer à la fois leurs émigrés et des vacanciers venant pour la plupart du sud du pays. Une dynamique qui a permis l’émergence de plusieurs commerces dont des gargotes et des fast-foods qui ne désemplissent pas durant tout l’été. D’autant que Hadjadj est devenu, par la grâce de ce que ramènent les émigrés dans leurs bagages, un centre commercial plus important que le souk de Boukadir.

Depuis quelques années, une nouvelle activité a vu le jour dans le village qui s’est considérablement agrandi au détriment des terres à vignoble qui l’entourent. Les nouvelles cités côtoient les anciennes demeures coloniales dont certaines gardent encore leurs couleurs d’antan. Et les habitants n’hésitent pas à louer à la journée leurs propres appartements aux vacanciers. Des courtiers proposent la nuit à 5000 ou 6000 DA selon l’espace. Et ça marche tant et si bien qu’il est difficile de se débrouiller un F2 pour l’été, durant le mois d’août en particulier. Ailleurs, sur la côte, les «cabanons» se louent à prix d’or.  Au bas mot, il faut débourser 18 000 DA pour la nuitée. La demande en structures d’hébergement n’a pas pour autant suscité la réaction des investisseurs. Hadjadj ne possède ni hôtel ni motel contrairement aux autres chefs-lieux de commune de Mostaganem.

 

Baskets et poêles usées, du toc et des guenilles

Au souk, en réalité un grand bazar où s’écoulent aussi bien les produits ramenés dans les bagages des émigrés que le toc chinois, on peut faire de bonnes affaires. Mais les produits phares restent assez chers. Comme les tablettes et appareils photos numériques ou les ordinateurs touchés par l’obsolescence. On trouve aussi quantité de poêles à frire usées que s’arrachent les acheteurs. Il semble qu’elles sont conçues à partir d’un alliage qui ne fait pas coller les aliments… On retrouve également différents modèles de vélos, des tentes de camping, des cannes à pêche, des lampes fonctionnant aux piles et à l’énergie solaire, des habits pour tout le monde, des chaussures usées jusqu’à la corde mais qui intéressent beaucoup les badauds…

Cette activité n’est pas propre à Hadjadj, nous avons recensé des dizaines de points de vente le long de la côte où l’on écoule la «khorda» de France. Chaque été, des échoppes s’ouvrent dans les villages et les hameaux du littoral pour proposer tout ce que les ménages français ont jeté après utilisation : chaussures, vêtements, ustensiles de cuisine, équipements électroménagers légers, babioles, objets de décoration, jumelles, attirail de pêche et de sports en général…

Le plus intrigant, c’est que les gens achètent sans se soucier des prix que nous avons jugés trop élevés. Imaginez une paire de chaussure de sports, à la semelle usée, à 35 000 DA ! C’est pratiquement le prix du neuf. Mais ça vient de France, vous dira-t-on. Allez comprendre cette logique. Des amis m’ont fait remarquer que les services de Douanes ont fort à faire avec «les émigrés commerçants» qui débarquent avec leurs véhicules surchargés de produits d’occasion. La fouille d’une seule voiture peut prendre des heures, obligeant les autres passagers à ronger leur frein avant le passage au point de contrôle.

Des plages pas très gratuites

Sur la portion du littoral comprise entre Sidi Lakhdar et Ténès, les étés se suivent et se ressemblent si ce n’était le rush des vacanciers, plus important d’année en année. Les plages n’ont pas changé d’un iota : sous-équipées, mal entretenues, elles reçoivent pourtant des milliers d’estivants en quête de quiétude et de bonheur éphémères. À Bahara, où la plage semble s’étirer à l’infini, à l’exception des villas qui poussent comme des arbres au milieu des précieuses terres agricoles, aucun investissement sérieux n’est projeté. On peut jouir d’une journée de plage mais on n’a pas où passer la nuit. Des adolescents nous ont fait savoir qu’on pouvait dormir dans les «tentes» dressées le long de la plage moyennant la modique somme de 500 DA. «Et personne ne va vous déranger, aâmi el hadj». En vérité, depuis ces dernières années les plagistes font la loi. Ils occupent franchement les entrées et sorties des plages, imposent des tarifs pour le parking, essaiment leurs tentes le long des parties intéressantes de la plage de façon à dissuader les vacanciers de toute velléité de s’approprier un coin de sable.

Dans ce petit village à la limite de Dahra, la location des habitations dépasse tout entendement. Un garage de 10 m2 à peine, sans autre issue que la porte d’entrée, est proposé à 40 000 DA les 15 jours. Quant aux villas, inutiles d’en parler : elles se négocient entre 150 000 à 200 000 DA la quinzaine. De quoi provoquer un véritable massacre urbain : les terres arables qui produisaient les meilleurs légumes de la région cèdent la place aux constructions cubiques, hideuses et sans âme. On construit à tour de bras pour profiter de la manne des estivants qui affluent de toutes parts. Des wilayas du sud notamment où les températures caniculaires poussent le maximum de familles à rechercher la fraicheur de la côte. On y vient d’Ouargla, Ghardaia, M’sila, El Bayadh, Bechar, Laghouat, voire des lointaines In Salah, Adrar et Tamanrasset, mais aussi de Tissemsilt, Tiaret, Relizane, Chlef et Aïn Defla.

Comme quoi, le marché de la location va exploser, poussant les indécis parmi les propriétaires de terres agricoles côtières, à en livrer une partie au béton.

Le cas du village de Bahara, qui s’étend plus que de raison le long de la nationale 11, devrait inquiéter les autorités publiques. Si cela continue, c’est toute la façade maritime qui sera soustraite à la vue des visiteurs. Comme cela s’est fait à Aïn Brahim, dans la commune de Sidi Lakhdar, où la plage n’est plus accessible en raison des constructions anarchiques le long de la falaise qui la surplombe.

Ali Laïb