Par Rachid Ezziane

«L’homme une fois déchaîné est pire que l’animal. Et tous les hommes se valent, une fois qu’ils sont des bêtes»

Citation de  Romain Rolland sur la première page du roman que je vous propose à la lecture.

Il s’agir d‘un roman de 400 pages écrit dans un style fluide comme les eaux du Rhône où se déroulent les premières trames de l’histoire. Son auteur, Bernard Clavel (1923 ─ 2010), écrivain autodidacte, peintre à ses heures libres, ayant exercé plusieurs métiers dont le dernier de journaliste, prix Goncourt en 1968 pour son roman : «Les fruits de l’hiver», membre du jury du Goncourt de 1971 à 1977, a écrit énormément de romans ; ils dépassent la centaine. Il est aussi connu pour ses sagas en plusieurs tomes et volumes. Son œuvre littéraire a connu en France un grand succès. Les critiques classent ses écrits dans la catégorie des «romans du terroir» car la majorité de ses romans s’imprègnent de son vécu rural des campagnes de la province française. On ne sort jamais d’un roman de Clavel sans être secoué d’un tressaillement d’émotion, car il est le fils de la «géographie sentimentale». Et puis, il y a l’autre écrivain, celui des causes justes. Presque tous ses romans portent en abîme un cri contre la haine et l’injustice des hommes. Des deux guerres mondiales à celle de l’Algérie, il ne cessera jamais de dénoncer la folie des hommes. «Le silence des armes» est un roman qui dénonce la guerre d’Algérie et la torture employée par les militaires sur le peuple. Une polémique s’ensuivit après la parution de l’ouvrage, et un ancien légionnaire se permit de désapprouver publiquement sur les colonnes de quelques journaux les positions de Bernard Clavel, mais ce dernier, sans s’avouer vaincu, répondit au légionnaire par un autre livre, intitulé : «Lettre à un képi blanc».

Le livre dont nous parlons aujourd’hui, lui, s’intitule : «Brutus». Détrompez-vous, il ne s’agit pas de Brutus, le sénateur romain, fils de Servilia la maîtresse de César, celui-là même qui lui porta le dernier coup de poignard dans la poitrine après ceux des vingt-deux autres sénateurs qui avaient décidé de mettre fin à la vie de Jules César pour cause de dictature. Non, il ne s’agit pas de Brutus le traitre à qui les dernières paroles de César furent adressées : «Toi aussi, mon fils !», lui insinuant qu’il l’avait trahi après l’avoir adopté comme son fils. Et, depuis, l’expression est toujours reprise pour dénoncer une trahison ou une imposture.

Dans le roman de Bernard Clavel, il s’agit d’un autre Brutus qui peut ressembler au premier par l’instinct de justice. C’est l’histoire d’un taureau qui a vécu en Camargue au temps de Marc Aurèle, au temps des premiers chrétiens. Enorme et superbe bête réservée uniquement pour la procréation. Ses éleveurs l’avaient baptisé la brute amoureuse. Brutus, le taureau du sud, avait aussi connu les arènes et les hurlements des foules, car de temps à autre il donnait des répliques à d’autres taureaux et à des tigres d’Afrique.

Trois personnages se distinguent dans le roman «Brutus» de Bernard Clavel : le taureau Brutus, le fleuve du Rhône et un gaulois, appelé Vitalis, propriétaire de la barge qui transporte Brutus de la Camargue à Lugdunum. C’était les premiers temps du Christianisme. Les romains, sous le commandement de Jules César, et après avoir vaincu Vercingétorix à Alésia en 52 Av. J.C, occupent la majeure partie de la Gaule, la France de l’époque. Persécutés comme des pestiférés par les romains, les nouveaux convertis au Christianisme subissent l’une de leur plus triste histoire. Regroupés dans des arènes, comme des bêtes, les romains leur font subir les plus inhumains supplices.

«Sur le bateau, Vitalis et son second manœuvrent les longues rames de gouverne. Ils maintiennent l’embarcation à quelques brasses de la rive. A l’avant, tenant un long grappin, le mousse veille à ce que charrient les eaux. Il écarte les troncs d’arbres, les branchages, les paquets d’herbes (…) La lourde barque monte lentement. Très lentement. Le chef des haleurs qui marche en tête lance de temps en temps :

─ Tirez… Tirez…

Sa voix est rauque. Son souffle court.

Parce que c’est l’habitude de le faire, il se met à chanter :

«Allez, haleurs

Tirez tirez

Vie de malheur

Tirez tirez

Quand viendra l’heure

Vous tomberez

Ce n’est pas l’heure

Tirez tirez» (page 30)

Halée par une vingtaine d’hommes et de gardes romains, une lourde barge remonte le Rhône. A son bord, un prisonnier : Brutus, farouche taureau camarguais. Ils vont monter jusqu’à Lugdunum. Orgueilleuse cité romaine, capitale des Gaules. Là où l’on torture les Chrétiens. Vitalis, le patron de la barge, Blandine la jeune esclave, seront parmi les premiers jetés dans l’arène. Mais Brutus refuse d’être complice du mal. Avec le mousse qui porte en lui l’innocence et le courage, avec les compagnons du naute martyrisé, il va venger les Chrétiens victimes de la barbarie».

De la Camargue à Lyon (Lugdunum), en suivant les méandres du majestueux Rhône, Vitalis et ses accompagnateurs marins vont vivre des péripéties dignes d’une aventure des plus sordides. Tantôt les flots du fleuve les font dériver ; tantôt c’est le froid et les éléments qui leur feront voir de toutes les couleurs ; tantôt, profitant d’un moment d’inattention des soldats, essayent de fuir avec Brutus. Et par une nuit pluvieuse, ils arrivent à semer les soldats romains et fuir avec Brutus. Ils seront poursuivis par les romains qui mettront un prix pour leur capture. Dénoncés, ils seront rattrapés, mais Brutus, comme pris d’une folie de vengeance, se chargera de mettre à bouillie tous ces détracteurs. Les romains s’acharnent sur les porteurs de la foi Chrétienne. En cours de route, quelques uns seront crucifiés sur des troncs d’arbres ou jetés dans le Rhône. C’est un pays à feu et à sang que les romains laisseront derrière eux à chacun de leur passage.

«Un temps lourd, épais, écrase le fleuve. Un vent du sud presque visqueux a soufflé durant deux  jours et deux nuits puis il s’est éteint lentement, comme épuisé. Depuis, tout semble mort. Seul le Rhône a été revigoré par cette haleine brûlante qui a activé la fonte des glaciers. L’eau a monté. Le courant est nerveux…» (Page 181).

«Ce roman est un mélange de cruauté et d’actes de fraternité, c’est aussi un récit puissant et généreux comme son auteur. Brutus c’est du Clavel grand cru, une histoire d’hommes, remplie de braves types et d’infâmes salauds, et qui roule tumultueusement comme le fleuve-roi qui l’a inspiré» (J. Contrucci, journal : La Provence).

«Cri de révolte contre la violence de l’histoire, Brutus se veut aussi un chant d’amour…» J. R. Barland, Magazine : Lire. Avril 2001.)

Et laissons l’auteur lui-même conclure : «Et si vous ne me croyez pas, allez à Lyon, au musée de Gadagne ; à Tournon au musée de la Batellerie ; à Serrières où une chapelle romane recèle tout un trésor. Une chapelle dont la charpente n’est autre qu’une nef de bateau renversée. Ici, Mademoiselle Marthouret, fille et petite-fille de mariniers, a consacré sa vie au souvenir du temps de la batellerie en bois. Ici, c’est le musée de la vie simple et du travail. Un lieu de recueillement comme il en existe peu au monde…» (Page 408).

J’ai volontairement évité de tout dire sur les péripéties et la trame du roman pour vous mettre l’eau à la bouche et vous inciter à en savoir davantage sur l’histoire de Brutus, le taureau vengeur, qui avait pris la défense des croyants injustement persécutés par les romains sans foi ni loi. L’histoire se passe avant l’avènement de l’Islam, et en ces temps-là, les premiers Chrétiens étaient les disciples du Messager Jésus fils de Marie.

J’ai aussi volontairement choisi ce roman pour inciter les lecteurs à diversifier leurs lectures. Et ne pas tomber dans la facilité du «communautarisme» littéraire ou intellectuel. «La littérature nationale, cela n’a plus aujourd’hui grand sens ; le temps de la littérature universelle est venu, et chacun doit aujourd’hui travailler à hâter ce temps», avait dit Goethe.

R.E.

Brutus. Bernard Clavel. Ed Albin Michel. 2001.