Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la ville de Ténès demeure difficile d’accès pour les personnes et les marchandises en raison de l’obsolescence de ses infrastructures de base. Desservie par la RN 11 (Alger-Mostaganem et vice versa) et, essentiellement, par la RN 19, la ville étouffe l’été à cause du considérable afflux d’estivants, et de la noria de camions de transport affluant vers son port commercial. Cette situation n’est pas sans incidence sur le développement socioéconomique d’une des plus belles régions touristiques d’Algérie. Le maire de Ténès, M. Ali Amamra, nous donne des précisions à ce sujet.     

 

 Le Chélif : C’est une ville littorale, une ville touristique, une ville historique… Mais c’est aussi une ville enclavée. Le développement n’y est pas. Quels sont les grands défis que vous vous êtes promis de relever ?

Ali Amamra : Vous dîtes vrai car, parmi les grands défis que nous devons relever dans le futur proche, c’est cet isolement qu’il faut rompre à tout prix. Aujourd’hui, pour pénétrer dans la ville de Ténès, en particulier à partir du sud, il n’y a qu’un seul et unique accès, c’est la RN 19. La circulation y est tellement intense en période estivale et les week-ends que les bouchons se forment sur plus de 5 km, soit de Sidi Akkacha jusqu’à l’entrée sud de la ville. Nous avons été ravis d’apprendre qu’une route de déviation a été programmée pour relier Sidi Akkacha à Chaârir, à l’entrée ouest de Ténès, en passant par Flitta. Malheureusement, ont ne sait si ce projet est gelé ou s’il va réellement démarrer. Cette route, une fois réalisée, peut diminuer fortement la pression sur la RN 19 (Ténès-Chlef-Tissemsilt) mais aussi et surtout ouvrir des perspectives de développement puisqu’elle fera découvrir aux investisseurs une zone géographique caractérisée par ses terres agricoles et ses forêts, en même temps qu’elle la fera sortir de son isolement. Nous avons aussi le projet de pénétrante autoroutière Ténès-Chlef-Tissemsilt, nous espérons que ses promoteurs lui accorderont la priorité absolue car cette liaison va réellement rompre l’isolement de notre commune en facilitant grandement le déplacement des personnes et des marchandises. Là, j’en arrive à un autre défi, celui de l’extension du port de Ténès car nous considérons qu’il est l’un des facteurs qui va booster le développement local. Imaginez ce que deviendra Ténès après la construction de l’autoroute reliant Tissemsilt et Chlef au port de Ténès et l’agrandissement de ce dernier. D’énormes perspectives s’ouvriront dès lors pour la région en matière de développement, d’emplois et de création de richesses. Nous n’allons pas seulement combattre le chômage à Ténès mais dans toute la région du littoral et de l’arrière-pays, soit de Béni Haoua à El Guelta et de Ténès à Bouzghaia sans compter les autres villes excentrées sur le Dahra. Je souhaite que toutes les autorités concernées redynamisent ces projets vu leur extrême importance pour l’avenir de la région. Il y a un autre défi, c’est la construction de la voie ferrée Chlef-Ténès projetée par l’Anesrif. L’étude est déjà réalisée et sa construction va dynamiser le transport dans la région. Malheureusement, nous ne savons rien de ce projet structurant.

Il y a aussi le tourisme qui bat de l’aile malgré les atouts dont vous disposez.

Nous disposons aujourd’hui de la zone d’extension touristique de Maïnis et de Traghnia, je souhaite que les investisseurs s’y intéressent en proposant des projets à même de contribuer au développement de l’activité touristique dans la région. Le grand défi est de donner un vrai cachet touristique à notre ville et sa région, et de développer les différents services liés à l’activité portuaire. Les autres problèmes, vous pouvez les rencontrer dans toutes les communes, comme l’aménagement urbain, l’extension des réseaux divers etc., nous nous y attelons avec force et détermination.

L’autre défi lié au développement des activités touristiques et portuaires, c’est la station d’épuration des eaux usées. Ce projet est gelé et je souhaite qu’il soit mis à exécution dans les plus brefs délais. D’après ce que je sais, il est question de le lancer prochainement car il va permettre de ne plus rejeter les eaux usées directement dans la mer. Dans le cadre de ce même projet, il y a une opération de réhabilitation et de rénovation de l’ensemble des réseaux d’évacuation des eaux usées, en particulier dans le centre de la ville historique. L’autre projet environnemental, c’est le centre d’enfouissement technique qui est en cours de réalisation à El Amri (près de Maïnis) et ce, pour éradiquer de manière définitive la décharge sauvage implantée à Maïnis, qui, comme vous le savez, a eu des répercussions négatives et sur la station de dessalement de l’eau de mer et sur le site touristique de Maïnis.

Ténès est une ville millénaire connue par la richesse de son patrimoine et ses traditions séculaires. Que faire pour les préserver de l’oubli ?

Pour ce qui est de la culture en général, il y a des projets étatiques très importants. Parmi eux, la préservation de la casbah de Ténès, appelée aussi vieux Ténès et ce, après son classement comme patrimoine national. Aujourd’hui, nous devons entamer la phase de restauration des principaux sites architecturaux situés dans cette ville millénaire, principalement les mosquées de Sidi Maïza, Sidi Bel Abbès, Lalla Aziza, Mohand Oulhadj, et l’école de Sidi Benaïssa. Tous ces sites représentent un précieux héritage que les institutions habilitées de l’État devraient prendre en charge. Cela, en plus de la «rahba», de hammams Henaoui, d’Aïn S’khouna et de plusieurs maisons mauresques qui gardent encore leur aspect architectural originel. Il en reste environ une quinzaine qui pourraient bénéficier de travaux de restauration. Je souhaite qu’on les préserve comme spécimen de construction et d’architecture arabo-andalouse.

Nous avons un autre site important qui est le phare de cap Ténès. Ce lieu a été déclaré patrimoine culturel national, il nécessite également des aménagements, d’autant qu’il est visité depuis ces dernières années par un nombre incalculable de touristes venant de toutes les régions du pays. Il y a une étude pour inclure des équipements afin de recevoir le public dans de bonnes conditions. Selon ma vision, la culture signifie avant tout la préservation des sites et des repères historiques car sans eux, il est difficile de faire admettre aux gens que cette ville a vraiment un riche passé historique.

Il y a également des rites et des coutumes qui font la particularité de cette région. Qu’en est-il de leur préservation ?

Ténès peut s’enorgueillir de son riche patrimoine immatériel et le plus important de ses rites et le «Orf sidi Maâmar» dont certains parlent un trop mais sans vraiment le connaître. Il est temps aujourd’hui de créer une instance municipale en collaboration avec la société civile dont la mission principale est de préserver un patrimoine commun à plusieurs villes d’Algérie comme Cherchell, Miliana, Alger, Médéa, Mostaganem… Je lance un appel aux représentants de la société civile pour prêter main-forte à l’APC pour la création de cette instance afin de sauvegarder un patrimoine qu’il faut absolument faire connaître aux générations montantes.

Il est aussi beaucoup de citoyens qui s’intéressent à la préservation de traditions séculaires et, en particulier, aux «waada» et «taâm» des saints patrons des villes et villages d’Algérie. La plus importante « waada » qui a un ancrage historique dans la région est incontestablement celle de Sidi Merouane. L’année dernière, nous l’avons fait revivre ; cette fête rituelle a vu une grande affluence, inchallah, nous allons la fêter cette année au mois de septembre comme de tradition. Nous avons aussi célébré la «waada» de Mohamed Rebat, à Oued Legsab, qui a connu une interruption de plus d’une vingtaine d’années. De même que nous avons fêté il y une douzaine de jours la «waada» de Sidi Mimoune, au douar Ouled Tayeb, à Traghnia. Le 5 mai prochain aura lieu la célébration de la «waada» de Sidi Khaled, toujours dans la région de Traghnia. Cela en plus de la «waada» de Sidi Handesmas, dans la même zone. J’ouvre ici une parenthèse, il y a des gens qui acceptent ces rites, d’autres qui les récusent, mais pour ma part, je considère que c’est un héritage culturel que nous devons préserver.

 

La ville de Ténès croule sous le poids des ans. Des bâtisses s’effondrent, d’autres risquent de disparaître en raison de la spéculation foncière. Y a-t-il moyen de préserver le cachet architectural de la ville ?  

Nous avons à plusieurs reprises attiré l’attention des gens sur la nécessité de s’intéresser à leurs maisons, à leur préservation et à leur réhabilitation. Il n’y a eu aucun écho à nos appels. Il faut que les héritiers s’en occupent sérieusement au risque de voir ces belles bâtisses du centre-ville s’écrouler les unes après les autres. Il y a un phénomène nouveau, c’est que beaucoup de gens cèdent leurs bâtisses aux promoteurs immobiliers lesquels érigent des constructions sur plusieurs niveaux, ce qui a pour effet de dénaturer l’aspect de la ville. C’est un gros problème. Il faut savoir que la majorité des constructions coloniales disposent d’une cour qui, souvent, est d’une superficie plus importante que celle de la bâtisse. C’est une aubaine pour les promoteurs qui ne se soucient guère de l’aspect architectural mais plutôt de ce que ça peut rapporter.

Comment attirer les investisseurs ?

Comme je vous l’ai dit, il faut des projets structurants pour qu’un investisseur sérieux puisse jeter son dévolu sur la ville de Ténès.  Il faut lui préparer le terrain en mettant à sa disposition des infrastructures dignes du 21è siècle comme l’autoroute, le rail, des hôtels, l’eau, l’énergie etc. Si les conditions sont réunies, cet investisseur va tout faire pour s’établir chez nous. Sinon, il va trouver mieux à moins de 100 km à l’est ou à l’ouest. Il y a quelque temps, l’opérateur privé SIM, qui fait dans la semoule, les pâtes, couscous et autres produits alimentaires, a émis le vœu d’acquérir l’un des immeubles construits par l’OPGI de Chlef en face du port. Il voulait s’établir à Ténès à partir de laquelle il faisait transiter toute sa marchandise. On lui a refusé et c’est tout naturellement qu’il a préféré s’épanouir ailleurs.

Qu’est ce que vous avez espéré voir se réaliser mais qui ne l’a pas été ?

Le «port centre» parce que, techniquement, les études ont montré que la région de Ténès est préparée naturellement à recevoir ce projet : un tirant d’eau profond s’étalant sur un plateau de 13 km, Ténès est située sur le passage des navires gros porteurs… Nous avions grand espoir que ce port soit réalisé à Ténès. Malheureusement, le choix définitif s’est porté sur la région de Cherchell-Tipasa. Actuellement, nous attendons l’extension du port et la réalisation en parallèle de l’autoroute Tissemsilt-Chlef-Ténès qui aboutit directement au port de la ville. Si ces deux projets venaient à être réalisés, il y a aura des changements notables sur le plan économique et social. Vous n’aurez plus de problème d’accès au port ni de chaines de camions le long du boulevard front de mer.

Il y a un autre projet que nous attendons avec impatience. C’est la rocade nord qui consiste à dédoubler la route nationale 11. D’Alger à Cherchell, la double voie est déjà faite, du côté de Mostaganem, on en a réalisée une très bonne partie, il reste la wilaya de Chlef. Cette double voie a de très nombreux avantages parce qu’elle va relancer l’activité le long de la côte chélifienne qui, comme vous le savez, demeure sous-équipée comparée à ses voisines à l’est et l’ouest.

 

Vous avez pris le relais de votre prédécesseur, M. Mohamed Bounihi. Quel est votre bilan de ces deux dernières années ?

Durant ces deux années, nous nous sommes préoccupés de l’aménagement des quartiers de la ville. Nous avons dans ce cadre procédé à l’aménagement du quartier Kobili Rebat (940 logements), Hay Choucha, Lotissement n° 1, Hay Les frères Bounihi, nous avons aussi réhabilité les rues menant à Tifeles, Riacha, Sidi Abdelkader, le Dock, Sidi Merouane. Nous allons procéder bientôt à l’aménagement de la cité des Frères Belkacem (200 logements), cité Chaïb Krimo (360 logements) et de la route de Chaârir ; il y a un projet d’amenée d’eau potable à Rouaïchia et Ouled Larbi. Une étude a été finalisée pour alimenter Ouled Tayeb en eau potable. Par ailleurs, il y a eu la réhabilitation des réseaux d’assainissement, notamment au lotissement n° 1 et 3, les Frères Mekaoucha, la route menant à l’hôpital… Pour les jeunes, nous avons réalisé des terrains de proximité pour 4 quartiers (Sidi Merouane, La marina, les 360 logements et Oued Legsab). Inchallah, on va s’occuper prochainement des lotissements 2, 3 et 4, cela après la réalisation de tous les réseaux (eau, gaz, assainissement notamment). Il y a aussi un projet d’aménagement de Oued Legsab après l’achèvement des travaux de pose de la conduite de gaz naturel.

Parlons un peu du problème du logement qui semble concerner beaucoup de familles. Où est-on ?

Les assiettes pour la construction des logements n’existent plus, les terres agricoles à l’est et à l’ouest surtout ont été livrées au béton, Ténès s’est étendue le long de la RN 11. Mais si l’on va du côté du plateau où on a construit le grand réservoir d’eau alimenté par la station de dessalement, on verra qu’il y a d’énormes espaces qui pourraient être consacrés à la construction de logements de tous types. On peut construire une nouvelle ville. Il y a aussi la zone de Ouled Larbi où il est possible de créer soit une zone touristique climatique ou une zone d’activités. Car à Ténès, il n’y a aucune activité industrielle. Ténès est un site bloqué. La ville est enserrée entre la mer au nord et les montagnes de forêts au sud. Le choix de terrains destinés aux constructions sociales se heurte à la nature des terres qui relèvent toutes du domaine forestier public. Là où vous mettez la main, on vous dit que c’est impossible. C’est l’une des contraintes majeures qui bloquent le développement de la ville de Ténès. Les autorités centrales et de wilaya devraient se pencher sur ce problème épineux qui ne nous permet pas de répondre aux attentes de nos citoyens. Le manque crucial d’assiettes de terrains a fait que Ténès n’ait pas bénéficié de quota de logements sociaux importants. C’est ce qui a aussi généré de gros problèmes sociaux et au sein des familles et, en dernier, le recours aux constructions illicites. Ce problème devrait être résolu dans les plus brefs délais.

Par ailleurs, le choix de terrains se fait uniquement pour le logement promotionnel alors que cette ville a besoin d’hôtels. Nous lançons par le biais de votre journal un appel solennel aux investisseurs de venir construire des hôtels. À ce propos, nous avons préparé un plan de charge pour la cession de l’hôtel Cartena et ce, après qu’il a été définitivement récupéré par l’APC. Nous sommes d’ailleurs en train de préparer l’assiette (installation des réseaux) après la récupération de ce bien par le biais de la justice. La mise à prix est fixée à 6 millions de dinars.

Propos recueillis par Ali Laïb