Par Mohammed Guétarni

«Les hommes politiques sont comme les couches. Ils doivent être changés et…pour les mêmes raisons»
George Bernard Shaw

 

Le pouvoir, en Algérie, s’hérite même sans mérite. Ce qui irrite, au plus haut point, l’électeur. Les élections législatives auront lieu, donc, jeudi en 4 du mois prochain. Elles seront teintées, de toute évidence, sur un fond de tension étant donné le contexte économique suscitant de sérieuses inquiétudes. Ce qui «urge» prestement, pour le commun des Algériens, est sa subsistance quotidienne : sardine à 700 et 800 DA, tomate à 150 DA, pomme de terre dépassant les 50 DA, pomme algérienne à 450 DA… Pourtant, le ministre en charge du commerce par intérim a promis de mettre un terme à ces spéculations injustifiées arguant  une répression impitoyable contre les récalcitrants. En vain. La chute vertigineuse du prix du pétrole et la difficulté du pays à faire face à la crise économique grèvent, de manière drastique, le pouvoir d’achat de l’électeur qui assiste, impuissant, à sa descente en enfer. Durant les années fastes où le baril était côté à plus de 120 $ le baril, l’État dépensait sans aucune rationalisation. Certains députés avancent le chiffre de 800 milliards de dollars dilapidés sans qu’aucune enquête n’ait été diligentée. L’idée d’instaurer des amortisseurs financiers n’avait jamais effleuré l’esprit des dirigeants. Comment peut-on demander aux Algériens d’aller accomplir leur devoir de citoyens alors que les élus n’en ont jamais fait le leur envers leurs électeurs ? A contrario, nombre d’entre eux se sont payé des appartements en Espagne avec l’argent des contribuables à coup de milliards de centimes.

Et les voilà, à l’approche des élections, ils se prennent tous pour les redresseurs de torts en nous vendant leurs idées nauséabondes. C’est pourquoi, les électeurs ne se sentent pas concernés en ce qu’ils ne se sentent nullement représentés par aucun candidat. Bien sûr, lors de la «bahbouha» financière, nos nababs n’avaient rien trouvé de plus «intelligent !?» que les importations à outrance pour parer au plus urgent, disaient-ils, (comme si tous les Algériens sont idiots). Pourtant, d’autres urgences étaient bien plus prioritaires telles que l’urgence d’une vraie démocratie assurant l’épanouissement de l’homme et la naissance d’une nation racée et civilisée, l’urgence sociale pour parer au spectre d’une éventuelle explosion sociale comme au Venezuela qui risquerait d’être  fatale, protection de notre économie entre les serres d’une oligarchie prédatrice, le partage équitable des richesses nationales entre l’ensemble des nationaux.

 

Des pas sages obligés

Pour ces gens, l’investissement, l’industrialisation, le progrès technique, le redémarrage des usines fermées depuis des lustres, le travail pour les jeunes, faire décoller l’économie du pays paraissaient secondaires. Cela est vrai si l’on considère le cadre de leur logique de rapinerie. Les surfacturations des importations (souvent de bazar) ont permis aux «seigneurs» de saigner l’économie du pays à blanc pour bâtir des fortunes personnelles colossales (Panama papers, entre autres) au lieu et place que ces mêmes «saigneurs» se saignent aux quatre veines pour leurs électeurs. Pourtant, l’industrie est la colonne vertébrale de toute économie. Cela est notoirement connu. Un pays sans industrie, comme le nôtre, est pays invertébré économiquement.

En 2017, la paix sociale sera-t-elle contenue et préservée avec le prix dérisoire actuel du pétrole qui flirte difficilement avec les 50 dollars le baril ? L’Algérie continuera-t-elle longtemps à garder la tête hors de l’eau ? En tout état de cause, ce n’est pas la politique d’austérité qui résoudra la crise économique du pays jugée, par le Chef de l’État lui-même, d’aigue. Ce qui favorisera le taux d’abstention estimé sans précédent par les médias nationaux. Les électeurs sont harassés des élections habituées d’être entachées de fraudes massives. Élections où les deux partis FLN et RND, frères siamois qui ont toujours fait corps,  s’imposent comme incontournables. Ils fonctionnent en tandem pour rafler la mise et s’accaparer de la majorité des sièges au Parlement, « croûte que croûte », faisant doublement fi de la morale politique et de toutes les morales pour en faire leur caisse de résonnance, voire une chambre d’enregistrement de leur volonté. Ils ignorent la philosophie du « vivre-ensemble-politique. » Ils constituent les deux hémisphères d’un même cerveau vide. Ce qui donne, aux citoyens, matière d’ironie : le FLN ([per]version Pouvoir) est la propriété de  quelques «F’LèN» (quelques uns). Quant au RND, il s’agit de l’expression foncièrement algérienne «aRaNeDi» (donne que je prenne). Ils n’incarnent ni les valeurs populaires ni nationales ni, moins encore, révolutionnaires par leur manque de conscience politique. Ces deux partis refusent mordicus toute passe d’armes du pouvoir aux autres. Ils fournissent les mêmes hommes politiques et pratiquent la même politique en maintenant le même cap politique ayant pour unique boussole le «Nord» de leurs intérêts. Et les partis d’opposition dans tout cela ? Simple ménagerie pittoresque. Quant aux Algériens, ils expriment leur dépit par la démobilisation et le désintéressement à l’égard des élections qu’ils considèrent de simples parodies n’ayant aucun sens pudique puisque les jeux sont déjà faits. Dire qu’elles seront contrôlées par la Haute Autorité de la Transparence, nombre de partis politiques émettent, déjà, leurs réserves parce que la confiance État/Société est sérieusement ébranlée. Va-t-on jusqu’à évoquer l’idée de «vote caché ?» Pour les électeurs, les tribuns sont assimilés à des mafieux qui s’accrochent mordicus au culte des avantages. Les «Algé-Rois» d’en-haut (parlementaires) continuent à utiliser, sans vergogne, les «Algé-Riens» d’en bas (électeurs) comme une simple passerelle pour parvenir à leur «faim» insatiable, c’est-à-dire le pouvoir (et ses abus), honorabilités, prestiges, privilèges, immunité et tout ce qui en découle… Dans les pays qui respectent le savoir ce sont leurs élites intellectuelles qui sont choisis pour ce genre de postes. Exemple, Lamartine à la tête de l’État, Chateaubriand et Malraux ministres, Stendhal consul, Hugo au parlement. Chez nous, le niveau des parlementaires est trop bas. Nombre d’entre eux sont députés depuis plusieurs mandats sans qu’ils ne fussent jamais intéressés aux doléances de leurs électeurs. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’a ouvert une permanence au niveau du chef-lieu de sa circonscription électorale (du moins pas à notre connaissance) pour recevoir et écouter ses électeurs, faire le bilan de son mandat comme cela se fait sous d’autres cieux plus respectueux à l’égard de leurs peuples, où les voix sont «bien entendues» parce qu’elles valent leur pesant d’or dans les urnes.

Le peuple algérien est las d’être gouverné par des incapables, voire des ineptes dont leur seul objectif est de se garantir une place au soleil pour eux, leurs poches et leurs proches. Et leurs électeurs ? Qu’ils aillent se faire voir et recevoir ailleurs ! Ils n’en ont cure. La nation algérienne est découragée de voir les médiocres promus et maintenus au rang de «législateurs» au détriment de l’intelligentsia pour la soumettre, corps et âme, à la médiocratie. Les intellectuels sont-ils si maudits sous notre Ciel. Pourtant, le Coran encourage le savoir à partir de son injonction : «Iqra’» ? Une intelligentsia à l’agonie conduit, en droite ligne, vers l’atonie des pensées nationales modernes et évolutionnaires. A quand l’État cessera-t-il le massacre d’en faire de celle-ci «une caste-paria », une classe de bas de gamme sociale ? Ce que font, aujourd’hui, les dirigeants au pays est une atteinte à la dignité du peuple. Ils peuvent être qualifiés de «Khaouaridjes à la Révolution» (de 1954).

 

Même la vérité du menteur est… mensonge

Quelle salade les candidats pourront-ils, encore, assaisonner aux citoyens ? Quelle lune vont-ils, encore, créer pour la promettre aux électeurs à même de les convaincre d’aller voter pour eux ? A quels saints vont-ils offrir leurs ex-voto pour être élus ? Les subventions des produits de premières nécessités, qui coûtent à l’État les yeux de la tête, sont mises à mal. Il n’y a plus suffisamment d’argent dans les caisses pour continuer longtemps à soutenir, à bras-le-corps, un pouvoir d’achat du citoyen lambda dangereusement rogné. Par contre, il semblerait qu’il y en ait suffisamment pour augmenter les salaires faramineux de nos «R’boba» (Yasmina Khadra). Comment, en pareille conjoncture économique si difficile, l’État, toute honte bue, ose-t-il rémunérer ses «mandarins» avec un salaire mensuel aussi indécent de 300 000 DA. Et, de surcroît, selon la presse, M. Ould Khelifa pousse son toupet jusqu’à… les gratifier, de leurs efforts soutenus qui se cristallisent en leurs «absences endémiques» durant les séances souvent «demi-plénières» d’une coquette prime mensuelle de 100 000 DA. Ce qui accentue le marasme social est de voir le peuple mis au ban, exclu de tout débat politique à commencer par la dernière Constitution à laquelle il n’avait pas voix au chapitre sans que le pouvoir n’avance la moindre raison de cette exclusion. Ce qui est un manque de considération caractérisé à tout le peuple. Ce dernier est-il, encore et toujours, immature pour se prendre en charge jusqu’à lui imposer, en dépit de son nez et contre son gré, des «tête-de-liste» sans le consulter ? Insulte supplémentaire à toute la Nation. La voie de ce système vers la démocratie, le développement, les Droits de l’Homme est dans l’impasse. Pourtant, l’Algérie a beaucoup à offrir à ses enfants si -et seulement si- les politiques avaient une morale politique suffisamment moralisée. Or, ce système usé n’arrive plus à répondre à l’air du temps. Il doit, de ce fait, remettre la manette aux plus jeunes et passer le flambeau aux plus compétents.

S’il y a, éventuellement, changement de quelques hommes, le système politique persistera : «J’y suis, j’y reste. Advienne que pourra.» Ce qui présenterait un risque d’explosion sociale s’il n’y a pas un renouvellement radical et en profondeur, à la fois, d’hommes et de système politiques. L’idéologie conservatiste favorise l’immobilisme sociopolitique qui risquerait de conduire le pays vers «l’irrémédiable.» Il faut mettre définitivement fin à ces «arappatchicks» qui ont accaparé le pouvoir depuis 1965 et le restituer au peuple, rendre le pays à la nation, réduire les inégalités sociales en redistribuant équitablement les richesses nationales selon les mérites et les compétences et non selon les statuts. Voilà à quoi faut-il s’atteler pour parer en urgence à ces urgences qui sont des plus urgentes.

 

Salaire et train de vie indécents de nos tribuns

Le salaire des députés au nombre pléthorique et leur train de vie sont vivement critiqués par l’ensemble des citoyens. Ils se comportent en hédonistes plus qu’en ascétiques. Pourtant, le Pouvoir persiste dans sa politique de l’autruche. Leur manque de conscience et leur totale démission à s’impliquer dans la vie quotidienne de leurs électeurs renforcent leur discrédit. Au final, les Algériens risqueraient de refuser d’aller aux urnes. Rappelons qu’en 2012, l’abstention avait, environ, 42% pour 21 millions d’électeurs. Ceci est, pourtant, un signal on ne peut plus clair d’un «ras-le-bol» social, national, populaire total et généralisé contre les politiques et leurs pratiques. L’actuel système sera jugé sans appel par l’Histoire pour refus d’amendements en profondeur à même de faire hériter, aux générations à venir, une Algérie puissante, forte, savante et développée. Pour ce faire, il faut prévenir les clivages générationnels endémiques dès maintenant parce que, pour les politiques avertis et prévoyants, demain commence aujourd’hui. Dieu merci, les années du terrorisme sont derrière nous, espérons à jamais. Pour ce faire, il faudra changer de « science et de conscience politiques » d’autant que les plaies ne sont pas totalement refermées. Peut-on, à quatre vingts ans, continuer à gouverner un peuple dont 75% de la population ont moins de trente ans. Une jeunesse de l’informatique, l’internet, le Smartphone, les réseaux sociaux… Ce pouvoir gérontocratique ne répond plus ni aux vœux ni aux aspirations des jeunes. De ce fait, il faut impérativement le remplacer par d’autres gouvernants plus jeunes et… très compétents.

 En conclusion

Le débat politico-idéologique se doit, impérativement, de s’instaurer entre Gouvernants/Gouvernés, tous niveaux confondus. Il y a des considérations à prendre en ligne de compte qui sont d’ordre moral et une conduite exemplaire. Les élus doivent être un concentré de vertus pour répondre aux critères connus et reconnus universellement telles que servir sans se servir, l’intégrité, l’honnêteté, la probité, la droiture, les compétences… Le peuple algérien a parfaitement le droit d’élire, en toute lucidité et en toute démocratie, les candidats de son choix. De même que ceux-ci doivent faire leur bilan et rendre des comptes à leurs électeurs. Pour ce faire, il siérait, à chaque parti en compétition, d’établir sa propre liste. Le choix des candidats reste à l’appréciation des seuls électeurs. Autrement dit, les listes doivent être nominatives (entendons sans tête-de-liste) si le pouvoir veut éradiquer la logique actuelle de la «Chkara.» Les candidats s’affronteront, alors, sur un autre terrain qui sera : celui de la probité, des compétences, de la droiture où l’argent sale de la corruption et des pots-de-vin n’aura plus sa place ni sa raison d’être ni d’avoir. Aussi, la Nation doit être dotée des lois qui l’autorisent à démettre tout élu de ses fonctions s’il s’avère défaillant (incompétent, menteur, corrompu, démissionnaire, despotique, népotique…) en le dépossédant de son immunité (politique et/ou parlementaire) comme il se fait ailleurs. De ce fait, l’Algérie entrera, avec force dans l’ère d’une véritable démocratie participative où le pouvoir créera une parfaite symbiose entre les élus et leurs électeurs. C’est alors que le parlement cessera d’être un «circus national» et aura son aura de forte teneur sociopolitique. Mais… nos «R’boba» en conviendront-ils ou… resteront-ils, encore et toujours, sourds et aveugles au danger qui menace sérieusement notre pays avant qu’il ne soit trop t….

M.G.

*Docteur ès Lettres

Université de Chlef