Par Mohamed Tiab

 

C’est par décret impérial (8 avril 1857) qu’il a été décidé de la création en Algérie d’un réseau de chemins de fer embrassant les trois provinces (Constantinois, Algérois et Oranie). Ce réseau devait se composer essentiellement de deux grandes lignes : la première, parallèle à la mer, partant à l’est, reliera Alger à Constantine, en traversant les villes d’Aumale (Sour El Ghozlane) et Sétif et, à l’ouest, joignant Alger à Oran, en passant près de Blida, Orléansville (Chlef), Saint-Denis du Sig (Sig) ; la seconde reliant à l’est les principaux  ports maritimes : Philippeville (Skikda) à Constantine, Bougie (Bejaia) à Sétif et, à l’ouest, Ténès à Orléansville (Chlef) et Arzew à Mostaganem. 

 

Le premier tronçon de chemin de fer construit en Algérie fut celui d’Alger à Blida, long d’une cinquantaine de kilomètres. Il fut inauguré en juillet 1862. Celui reliant Relizane-Oran le sera six ans plus tard, soit  le 1er novembre 1868, puis ce fut le tour de Blida-Boumedfaâ le 8 juillet 1869. Le tronçon  Orléansville-Relizane entre en service dès le 15 janvier 1870 tandis qu’Affreville (Khemis Miliana) – Orléansville est livré à l’exploitation le dernier jour de cette même année. Le dernier tronçon, le plus difficile et le plus compliqué, a été celui de Boumedfaâ-Affreville en raison du relief accidenté ; il ne compléta le schéma ferroviaire que le 1er mai 1871.

Le passage du premier train à vapeur dans la vallée du Chélif eut lieu en janvier 1870 en provenance d’Oran et celui venant d’Alger le 31 décembre de cette même année.       

En 1874, soit  près  18 ans après, seules les lignes d’Alger à Oran et de Constantine à Philippeville étaient inaugurées officiellement et ouvertes au trafic ferroviaire. Pour l’histoire, il faut rappeler que le train en partance d’Alger à 6 heures du matin n’arrive à destination de Kerguentah – Oran qu’à 11 h 13 mn  du  soir, soit les 400 km en 17 h 13, avec la vitesse dérisoire de 25 km/h. Et  pour parvenir  à destination  d’Orléansville, il lui faudrait  plus de 8 heures de trajet. La petite distance Oued-Fodda-Orléansville (20 km) est négociée en une heure !

Des tarifs hors de portée

Le prix des billets pratiqué à l’époque, pour voyager entre Alger et Oran, était de 47,15 f en première classe, 35,25 f en seconde classe et 29,95 f en 3ème classe. Il  faut noter en outre que des buffets  étaient fonctionnels dans les gares d’Affreville (Khemis Miliana), Orléansville et Relizane. Enfin, des diligences de service assuraient les correspondances entre les gares des chemins de fer et les villes  d’intérieur (exemple El Affroun–Cherchell, Bou Medefaâ-Hammam Righa, Affreville-Miliana et Orléansville-Ténès).

Dans la vallée du Chélif ,la pose des voies commence en 1867. L’ingénieur Hardy s’occupa du tracé de la ligne d’Alger à Oran et la ligne Orléansville-Ténès. A partir de 1876, débuta un service d’été de trains de nuit. Il lui faudrait plus de 17 heures (soit 2 heures de plus que le service de jour) pour relier Alger à Oran. Le premier train de nuit circula le 15 juin 1898 et était trihebdomadaire. C’est à partir du 1er novembre 1908 que l’on eut un train de nuit quotidien.

Avant la guerre de 1939, la moyenne horaire dépassait 60 km/h et, depuis 1951, un rapide traverse les plaines du Chélif en deux heures (soit plus de 100 km à l’heure) et unit en cinq heures les deux grandes villes Algériennes. Aujourd’hui, un train rapide très sophistiqué réussit à joindre les deux villes algériennes dans la même durée de temps.

Avant le 1er mai 1871, date de l’inauguration du tronçon Boumedfaa–Khemis Miliana, le voyageur  venant d’Alger pour se rendre à Oran était contraint d’emprunter le service des diligences à Boumedfaa pour se rendre à Affreville, puis prendra le train à partir de la gare de cette dernière ville pour se rendre à la capitale de l’Ouest algérien (Oran) en passant par Orléansville.

La gare PLM d’Orléansville échoit à André Mermet (né le 17 septembre 1844), architecte du gouvernement général de l’Algérie qui l’a construite en 1868. PLM n’est que l’abréviation de Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée.

Mermet obtint en 1886 le premier prix pour la construction d’un palais consulaire à Alger ; en 1887, un deuxième prix pour la construction d’un palais pour la Tunisie à l’exposition universelle de Paris en 1889. Il est nommé en succession de Marquette, démissionnaire, inspecteur des travaux diocésains d’Alger le 1er mars 1890. Il est nommé officier d’académie le 14 août 1889.

Outre la gare d’Orléansville, il construisit la mairie de Courbet (l’actuelle Zemmouri dans la wilaya de Boumerdès) en Algérie en 1889, le monastère pour les sœurs des missions d’Afrique et du Soudan à Kouba (1892), le groupe scolaire de Boujaria (1893) ; restaure les musées Sidi Abderrahmane et de Sidi Ramdane (1895-1896).

Personnes, biens… et courrier

Il est bon de savoir aussi que le 20 mars 1871, une lettre du chef du génie d’Orléansville est transmise au maire par laquelle il l’informe que les dépenses des travaux de construction de la porte de la gare s’élèvent à ce jour à 7128 f 54. Il signale par ailleurs que la porte est fonctionnelle.

M.Mairin nous gratifie de bons paragraphes de l’arrivée du train à Orléansville dans son ouvrage intitulé «Croquis, légendes et dits du Tell Algérien» paru en août 1893 :

«Il est dix heures du matin et nous sommes au mois d’Août ! La locomotive essoufflée qui nous entraîne à la vitesse de vingt kilomètres à l’heure vient de s’arrêter. Un employé de la gare circule le long du train en criant d’une voix nasillarde, difficilement compréhensible : «Orléansville! Tout le monde descend !» Tout le monde descend en effet et s’achemine vers la cité dont les murailles trouées de créneaux de briques rouges qui dressent leur fente verticale devant nous».

La gare, c’est aussi le service télégraphique et postal. C’est au mois de mars 1886 que le directeur des postes et télégraphiques d’Alger répond favorablement au maire d’Orléansville pour le placement d’une deuxième boite aux lettres à la maison Robert, à l’angle des rues de la République et de la rue d’Isly, après celle de la gare. Le 30 septembre 1894, le conseil municipal de la commune d’Orléansville considère que le transport du courrier de la gare à la poste à dos d’hommes n’offre pas toutes les garanties de sécurité d’autant plus que le porteur traverse la pépinière pour se rendre à la poste et peut être exposé à des rencontres dangereuses, il propose donc que le transport soit fait dorénavant au moyen d’une voiture tractable.

Un peu de confort pour les voyageurs

En 1916, durant la première guerre mondiale 1914-1918, le courrier en provenance d’Alger arrive à destination à la gare d’Orléansville à 13 heures 37 minutes et celui d’Oran à 15 heures 14 minutes.

Une autre ligne non moins importante fut envisagée pour relier entre elles les villes d’Orléansville à Ténès. Le projet de la mise en circulation d’un train remonte exactement au 16 juillet 1904. Le préfet d’Alger donne son accord dès le 10 mai 1905. Le mercredi 30 mars 1910, le projet du chemin de fer de Ténès à Orléansville, d’une distance de 57 km 633.87, est voté par le sénat français. L’acquisition par la Compagnie PLM de dix grandes voitures à voyageurs à couloir et WC-toilettes dont 2 voitures de 1ère  classe, 3 de 2ème et 5 de 3ème classe moyennant le prix de 480 000 francs donnera un peu de confort aux voyageurs. Ces voitures sont munies du frein continu, de l’intercommunication pneumatique du chauffage à la vapeur et de l’éclairage au gaz avec manchons à incandescence.

Cette ligne ouverte à l’exploitation le lundi 1er décembre 1924. Au départ d’Orléansville, elle franchit l’Oued Chéliff sur un viaduc de 205 mètres (qui existe à nos jours à la sortie ouest de la ville de Chlef, près de la nouvelle gare routière en construction), passe par Ouled Farès (ex-Warnier) et traverse la région montagneuse du Dahra. Elle dessert Heumis, Bouzeghaïa (ex-Chassériau) atteint son point culminant (296 mètres) sous le tunnel de Boubaâra (aujourd’hui infesté de chauve-souris) d’un développement de 1 293 mètres de longueur et qui demeure intact à nos jours sur les hauteurs de Heumis, près de la briqueterie Rahmoune, la voie redescend vers la mer par Ancer N’has, Sidi Akkacha (ex-Montenotte), Vieux Ténès et Ténès.

Ce moyen de transport destiné à l’acheminement des marchandises entre Orléansville et le port de Ténès et vice versa fut abandonné définitivement en 1936. Pour ce qui est de la nouvelle gare d’Orléansville (qui existe à nous jours), elle fut inaugurée officiellement en 1956 au lendemain du terrible tremblement de terre qui avait secoué la région orléansvilloise dans la nuit du 9 septembre 1954.

M.T.