«Nous avons refusé de chanter à Wembley… pour la Palestine»

Nasreddine Meddahi, membre fondateur du groupe artistique «Abtal Chlef» est né le 25 décembre 1965 à Chlef. C’est dans son quartier de Bocca Sahnoun que lui et son frère eurent l’idée de constituer un groupe de musique. Comme de nombreux jeunes de leur époque, les deux frères étaient fortement influencés par le chant et la musique en vogue dans les années 1970, à commencer par le diwan, le chaâbi, le «asri» (moderne) et, incontestablement, les groupes marocains Lemchaheb et Nass el Ghiwan.

Dans cet entretien, Nasreddine nous relate les principales étapes vécues par le groupe.

Le Chélif : Comment vous est venue l’idée de créer la troupe Abtal Chlef ?

Nasreddine Meddahi : Nos débuts remontent à l’année 1972, nous habitions alors Bocca Sahnoun, mon frère Djilali et moi, puis nous avons pris nos quartiers en 1975 à La Ferme et ce, grâce à Djamel El Hachemi qui nous a prodigués toute l’aide et le soutien nécessaires. Il était parmi les dirigeants du groupe jusqu’en 1981, année où nous avions été consacrés à l’émission «Alhan oua chabab» de la télévision algérienne.

Qui a donné le nom de Abtal Chlef à la troupe ?

C’était à la fin d’une soirée que nous avions animée à La Ferme, au profit d’une famille de condition très modeste dont l’un des fils venait de se marier. La soirée a énormément plu au grand-père du marié qui a beaucoup apprécié notre genre musical et surtout les paroles de nos chansons.  A la fin du concert, il nous a dit ceci : «Partez en paix mes enfants vous êtes de véritables héros pour cette wilaya.» C’est de là qu’est venue l’idée de baptiser notre groupe de son nom actuel «Abtal Chlef», les héros de Chlef.

Qui sont les fondateurs de la troupe ?

Les gens à l’origine de la création de la troupe sont, comme je vous l’ai dit, Benbouali Ali dit Djilali, Meddahi Nasreddine, Tahroui M’hamed et Tahar Touaimia Salah.

Quel genre musical vous pratiquez en vérité ?

En fait, c’est un mélange de genres ; il y a surtout du melhoun et du hawzi, le choix n’a pas été facile à faire, il nous a fallu du temps pour décider du genre définitif à adopter. Le mélange des deux genres plaisait aux gens, mais il nous permettait surtout de mettre en valeur nos voix. Aujourd’hui, je me dis que nous avons fait le bon choix car, à ce jour, nous continuons à rencontrer beaucoup de succès lors des différentes soirées auxquelles nous sommes invités.

Est-ce que vous chantez vos propres chansons, celles que vous avez composées vous-mêmes ou s’agit-il de reprises ?

Bien entendu, au début de notre carrière, nous ne faisions que reprendre des chansons en vogue à l’époque des années 1970. Mais au fil du temps, nous avons commencé à interpréter les chansons dont les paroles nous sont écrites spécialement par un poète de la région, en l’occurrence Djamel Bouzid ; il y a aussi les paroles du grand poète tlemcénien Mohamed Benmessaieb.

Quelles sont les chansons qui vous ont permis vraiment d’émerger sur la scène artistique nationale ?

Les deux chansons de notre répertoire qui nous ont connaître à l’échelle nationale sont «El Wassia» (le testament), cette chanson, nous l’avions interprétée lors des présélections de l’émission «Alhan oua Chabab» qui se sont déroulées à Alger en présence de Maâti Bachir, Khelifi Ahmed et Abdelkader Talbi. Lors du concours final qui s’est déroulé plus tard au Casif de Sidi Fredj, nous avions interprété la qacida de «Sidna Youcef» qui nous a permis d’obtenir le premier prix.

Quels sont les souvenirs les plus marquants de votre carrière ?

Incontestablement, le fait d’avoir participé aux activités culturelles et artistiques organisées lors de la célébration en 2014 de la manifestation «Constantine, capitale de la culture arabe» et celles qui se sont déroulées à Tlemcen. Il y a aussi les souvenirs ineffables de la « caravane de l’espoir » qui nous a permis de nous produire dans plusieurs wilayas et où nous avons été chaleureusement ovationnés par le public. Je citerai encore notre participation au festival de Djemila où se sont produits plusieurs artistes dont Benchenet, Cheb Khaled, El Menaï… J’ajouterai encore la soirée organisée en 1994, au stade du 5 juillet, où nous nous avions chanté devant plus de 60 000 spectateurs.

Combien d’albums avez-vous édités à ce jour ?

Pas beaucoup. Nous avons édité trois cassettes et deux CD.  Les cassettes ont paru successivement en 1983, 1985, 1987 tandis que les CD ont vu le jour en 2004 et 2015.

Quels sont vos rapports avec les autorités locales ou, à tout le moins, avec les services en charge de la promotion de la culture ?

Je peux vous affirmer que, dès nos débuts, nous n’avions jamais rencontré d’entraves bureaucratiques. Chaque fois que nous nous adressons à ces responsables, nous obtenons satisfaction. Il y a des gens extraordinaires qui font du bon travail au sein des institutions et qui n’ont d’autre souci que d’aider les artistes et les hommes de culture. Je peux dire aussi qu’ils ont été pour beaucoup dans le succès que nous avons rencontré depuis le début de notre carrière.

Avez-vous participé à des rencontres artistiques à l’étranger ?

Tout d’abord, au plan local, nous avons animé des galas au niveau de toutes les communes de la wilaya de Chlef. Au niveau national, nous nous sommes produits dans près de 40 wilayas. À l’étranger, nous avons participé à des soirées artistiques en Libye, en France, en Corée du nord, en République sahraouie et en Grande Bretagne où nous avons refusé de nous produire devant le public.

Pour quelles raisons ?

Nous devions nous produire au stade Wembley, à Londres, avec d’autres groupes venus d’un peu partout à travers le monde, pour animer un gala de bienfaisance. Il y avait en tout les représentants de 60 nations. Contrairement à ce qui était prévu, les organisateurs ont invité une troupe israélienne, nous avons alors décidé de boycotter la soirée en signe de solidarité avec le peuple palestinien. Cela s’est produit quelques temps après les massacres de Sabra et Chatila. Les représentants de notre ambassade à Londres nous ont soutenus dans notre démarche et nous ont félicités pour notre engagement patriotique. Notre retrait a fait les choux gras d’une certaine presse anglaise qui n’a pas été tendre envers nous.

Que pouvez-vous dire de la troupe aujourd’hui ?

Tout ce que je peux dire à nos admirateurs, c’est que la troupe Abtal Chlef n’a pas l’intention de s’arrêter, contrairement aux rumeurs qui circulent ici et là pour on ne sait quels intérêts. Notre troupe est toujours solide, ses membres sont toujours au service de leurs fans qui les ont soutenus durant plus de quarante ans. D’aucuns vous diront que nous portons mieux qu’avant et, dieu merci, tant qu’il y aura Djilali et Nasreddine, la troupe est entre des mains sûres. Nous sommes cinq ; il y a Salhi Farouk, Kerdjadja Mourad qui est diplômé en musique et mon neveu qui est dans la chorale.

Un dernier mot ?

C’est un message sincère que j’adresse aux autorités locales et à tous ceux qui ont en charge l’essor et la promotion de l’art et de la culture en général. Il faudrait que chaque responsable sache respecter les hommes de culture, c’est cultiver l’espoir d’une Algérie meilleure et toujours forte. Il faut que ce respect se matérialise par la prise en charge du secteur de la culture par différents moyens et en particulier la multiplication des galas et rencontres artistiques à l’échelle de la commune, de la wilaya et du pays. En dernier, chacun doit savoir que la principale source de revenus d’un artiste est son art. Le priver de participation à un événement artistique et culturel quelconque, c’est aussi le priver de son pain quotidien.

Tout ce qu’on a donné, nous l’avons donné à la wilaya de Chlef. Notre troupe appartient désormais au public de cette wilaya. Enfin, je profite de l’occasion pour remercier les rédacteurs du journal Le Chélif qui œuvrent inlassablement à la promotion de la culture locale.