Par Rachid Ezziane

Un fils de la vallée du Chélif, pur et dur, enfin… presque, n’a jamais raté une occasion pour  s’enquérir de  son pays terroir. Djilali Bencheikh, c’est de lui qu’il s’agit, vit en France, mais son cœur vibre pour «Lasnab» et toute sa région. Comme un enfant terrible, ou prodigue  -mais aussi prodige- en ses heures de création littéraire, revient de temps en temps se ressourcer et prendre un bain de jouvence au milieu des siens et des amis d’enfance. Pour lui rendre la courtoisie et la politesse, j’ai souhaité présenter aux lecteurs du CHELIF son dernier roman, Nina sur ma route, publié en France aux Editions Zellige. En mars dernier, il l’avait présenté lui-même aux amis du café littéraire de Chlef.   

«Nina sur ma route» est le troisième roman d’une trilogie autofiction qui commence au temps de l’Algérie d’avant indépendance et se termine dans les années de braise. Salim, à dix-sept ans, quitte son village natal pour Alger de ces années-là où tout était permis : le twist et les sorties entre copains. Le militantisme et la folie des samedis soir. Mais avant «Nina sur ma route», il y a eu «Mon frère ennemi» et «Tes yeux bleus occupent mon esprit».

Cette trilogie autofiction se lit aussi comme un témoignage historique. Car tout au long de la lecture, des pans d’histoire, de cette Algérie -ô combien paradoxale et inattendue- instruisent le lecteur par le récit de la petite histoire qui fait vivre la grande.

Dans «Nina sur ma route», en plus de l’histoire, il y a de l’émotion et du verbe bien ciselé. De l’amour et de la passion. Du rêve de jeunesse et des idées révolutionnaires.

A l’université, Salim s’épanouit, voyage et croisera même d’illustres personnages dont Ben Bella, Boumediene et Che Guevara. Insouciant, il préférera la quête amoureuse. Doute un moment de ses capacités, mais lors d’un voyage en Tunisie surgit Nina. Dotée d’un magnétisme déroutant, Nina va bouleverser la vie de Salim. Dès leur première rencontre, Nina, touchée par les sentiments infantiles de Salim, l’affuble du surnom de «Candido».  Salim gardera ce surnom comme butin d’amour et l’apprivoisera pour les beaux yeux de Nina.

Les années de plomb obligeront  la famille de Nina de s’exiler en France. Salim perd sa boussole et, quelques années après, quitte Alger pour continuer ses études à Paris ; alors, juste avec un ancien numéro de téléphone dans sa poche, part à la recherche de Nina, la fille qui l’avait envoûté sans être une beauté Hollywoodienne. 400 pages écrites à la première personne mènent le lecteur, en douceur, avec une stylistique imagée vers le bien-être de la lecture. Nous avons rencontré l’auteur qui a accordé l’entretien qui suit.

Le Chélif : La vallée vous manque-telle ? Vous savez de quelle vallée… je parle.

Djilali Bencheikh : Oui, la vallée me manque beaucoup. Elle est irriguée par le Chélif, le plus long fleuve du pays, et par la fraîcheur des souvenirs : je me souviens de tout ou presque : de Miliana à El Asnam, j’ai en tête chaque bourgade, notamment El Attaf, mon coin natal où les voyageurs d’Oran et d’Alger s’arrêtaient pour s’abreuver à la taverne du carrefour. Malheureusement l’autoroute et certaines destructions hâtives ont ravagé ces réminiscences.

Par quels canaux vous recevez de ses nouvelles ?                              

Eh bien, je pratique moi aussi le retour au pays, de manière irrégulière. A peu près tous les 18 mois, je rends visite d’abord au cimetière de mes proches disparus près d’El Attaf. Puis je passe quelques jours à Lasnab, alias Chlef, chez mon grand frère ou mes neveux. L’occasion de rencontrer les amis du café littéraire qui ont toujours une conférence à me réclamer. Enfin, depuis quelques mois je m’informe grâce à l’excellent hebdo «Le Chélif» que je fais lire à d’anciens Français d’Orléansville à leur grande satisfaction.

Êtes-vous un écrivain de la « géographie sentimentale » ?

Oui, tout à fait, j’aime beaucoup votre formule que je ne connaissais pas. On peut la lire de mille façons. J’y ajouterai même l’Histoire sentimentale puisque la réserve de mon inspiration s’alimente dans le terroir, le bled, le douar, le lycée d’Orléansville, c’est-à-dire la géographie de l’enfance. Enfin, comme j’aime laisser ma plume librement caresser la poésie du féminin. Vous voyez de quelle géographie sentimentale je peux être le serveur.

Sinon, pourquoi écrire et pour qui ?

Djilali Bencheikh : J’écris pour laisser des traces et des signes. Plus le temps avance plus je m’aperçois que la société humaine se déglingue sous une terrible régression des valeurs et de l’éducation. Cela est vrai du Sud comme de l’Occident. Alors j’espère modestement dire que du temps de mon enfance la vie était belle malgré la misère et la guerre. Les femmes étaient belles parce qu’elles ne se suicidaient pas. J’écris sur le passé pour des gens d’avenir…

A quel moment aimez-vous écrire, le jour ou la nuit ?

Je ne suis pas un écrivain monacal. Je n’écris qu’à la lumière du jour et particulièrement de 9h à 11h pour profiter de la fraîcheur du matin. Il m’arrive de travailler l’après-midi essentiellement pour des corrections. Pendant la nuit, il m’arrive de cogiter longtemps. La période de gestation est une insomnie permanente…

Tous les écrivains parlent du syndrome de la page blanche (même si la majorité utilise aujourd’hui les ordinateurs pour écrire), l’avez-vous vécu ?

Honnêtement non. Pour des articles, il m’arrive de coincer mais pour mes romans je suis ce que l’on appelle un écrivain facile, c’est-à-dire bavard et profus. Mon problème c’est de réduire, trier, sélectionner, corriger. Il m’est toujours difficile de faire hara-kiri et de jeter des extraits substantiels pour alléger et donner du rythme au récit. Ecrire c’est souvent savoir se mutiler.

Il y a un désintéressement, j’allais dire généralisé, pour la lecture. Comment l’expliquez-vous ? 

C’est vrai que la télévision nous a rendus bien paresseux. Mais incontestablement c’est aussi la faute des politiques qui ne font pas leur travail pédagogique. Naguère dans les années 50-60 nous lisions deux voire trois livres par semaine sur recommandation des professeurs ou des aînés. On a l’impression qu’aujourd’hui les profs eux-mêmes ne lisent pas. Il faut espérer que les tablettes seront un nouveau levier d’acculturation. Mais j’en doute… On peut lire sur écran, l’essentiel c’est de lire. Rappelez-vous : Iqrah bismi rabbika…

Et que faut-il faire pour remédier à ça ?

Là ce sont les parents qui doivent intervenir dès le primaire. J’ai connu des parents qui ne savaient ni lire ni écrire mais qui suivaient sévèrement la scolarité de leurs enfants. La formation des enseignants est primordiale. Enfin la télévision au lieu de débiter des insanités publicitaires à longueur de programme, pourrait aussi servir de support, par exemple en organisant des concours de lecture…

La poésie est le parent pauvre de la littérature, n’est-ce pas une vérité aujourd’hui ?

Votre question complète ma réponse. La poésie est aujourd’hui orpheline parce que le cœur des hommes est gangréné par le profit matériel. Les idéologies et les maîtres du veau d’or ont réussi à tisser un formidable limès, un mur entre l’esprit humain et la culture. Un peuple cultivé devient un peuple incontrôlable. Or, la poésie est le levain par essence de la fermentation politique dans son sens le plus noble… Tous les dirigeants, sauf le Prophète, craignent les poètes.

De l’économie à la littérature. Quelle mouche vous a piqué ?

L’économie c’est une erreur de jeunesse. J’ai choisi ce créneau à l’université par patriotisme, dans l’espoir de contribuer au développement économique de l’Algérie. C’était le credo des années post-indépendance. A Paris, j’ai commencé à rectifier le tir en glissant vers le journalisme et la littérature.

Votre avis sur ce qui se passe aujourd’hui dans le monde.                             

La clé se trouve dans mes précédentes réponses. Le goût du profit se généralise, ainsi que l’ignorance, le fanatisme, la soif du pouvoir, la haine du voisin, la haine du frère : la plupart des musulmans sont victimes d’autres musulmans. Ceci, c’est le constat. Depuis la chute du mur de Berlin, la guerre des impérialismes russe et américain se déroule sur le champ clos des territoires pétroliers ou gaziers. Enfin, l’hypocrisie ignoble dont font preuve certaines puissances pour protéger les faucons israéliens entretient le plus originel de la blessure palestinienne. Les faucons colonisent de plus en plus et la voix des pacifistes est réduite à néant par les médias puissants. Les frustrations et l’injustice engendrent des réactions désespérées et donc violentes qui vont jusqu’à sacrifier sa vie. Nous sommes revenus au temps des assassins, les hachachines…

«Nina» n’a-t-elle pas encore enfanté ?!…                                

Nina me dit qu’elle est unique. Elle veut garder son histoire en exclusivité. Dans mon dernier roman. Mais de plus en plus d’amis me réclament une suite. Le chaînon suivant pourrait se situer à cheval dans les années 60-70 en Algérie et en France. Tant que les jeunes femmes ne sont pas burkinisées, elles m’inspireront. C’est pour ça que je n’aimerais pas écrire sur l’horrible période des années 90. Mes compatriotes ont déjà subi ce cauchemar et je ne veux pas nourrir ma plume du sang des victimes. Bref… je réfléchis.

 

Je vous laisse conclure… et merci pour votre disponibilité.

L’état des relations internationales m’inquiète. Alors que la moitié de l’humanité sombre dans le naufrage, au sens propre et figuré, des esprits étriqués veulent nous montrer qu’un bout de tissu est capital pour sauver l’honneur du musulman. Profitant de ça, les racistes honteux fourbissent  le prétexte pour embraser la haine de l’Arabe qu’ils n’ont pas digéré depuis la guerre d’Algérie. Tableau sombre qui m’empêche de dormir. Je crains pour nos enfants et nos petits enfants. Quand le moral est au plus bas, je vais dans un café de Ménilmontant. Le patron, un Houari, est né à Lasnab. Alors nous faisons revivre nos souvenir communs pour dire à peu près ceci : «Qu’elle était verte ma vallée»(1)…

  • Roman de Richardd Llewellyn.

Entretien réalisé par R. E.