Par Mohamed Guétarni

Ce n’est pas un état de fait «constitutionnalisé». Cependant, avant l’Indépendance, «tous» les Algériens étaient logés à la même enseigne : «tous» colonisés, donc «tous» des indigènes. Au lendemain de l’indépendance, ils constatent qu’ils sont devenus inégaux. Quel est le mystère de cette inégalité dans leur propre pays pour lequel ils ont «tous» combattu avec «un égal» élan patriotique ? Est-il (mystère) prescrit par une loi naturelle, sociale. Alors lesquelles ? Ou par un édit politique, pourquoi ? Ou, tout simplement, son origine a-t-elle été décrétée par des esprits vicieux et nostalgiques de l’ère coloniale pour pérenniser une colonisation mais… nationale, cette fois ? Où sont-ce des précautions que nos Chefs ont prises pour n’être pas sues ni entendues mais en tous les cas bien observées ? Ces questions d’ordre sociologique nécessitent un débat national. Ce que refuse, mordicus, le Pouvoir en place, depuis 1965 à ce jour, par manque de volonté et de courage politiques, mais aussi, parce que l’honnêteté et l’envie de partager le pouvoir font cruellement défaut. Lorsque l’autorité de l’État n’est pas surveillée par le peuple qui a élu son président (en théorie), elle se mue en autoritarisme par incompétence des politiques. Marginalisé, le peuple ne goûtera jamais aux saveurs ni aux senteurs agréables de la démocratie. En 1962, la majorité écrasante de la société algérienne était, certes, ‘’analpha’’ – mais non ‘’bête’ ; pauvre matériellement mais riche patriotiquement. Afin de consolider son Indépendance économique, le peuple algérien avait unanimement opté pour faire de l’Algérie la Corée du Sud arabe, sinon africaine. Hélas, des volontés mafieuses en ont décidé autrement. Ils ont instauré la dictature comme système politique pour son opacité pour recoloniser le peuple à même de garantir la pérennité de leurs propres intérêts caractérisés par le mensonge et la filouterie politiques, la corruption des mœurs sociales, les détournements de fonds, l’instrumentalisation de la religion à leurs fins (et faims insatiables) partisanes, la griserie du Pouvoir… Et la liste n’est pas fermée.

Où va l’Algérie ?

Cette question du feu Président Boudiaf en 1964 : «Où va l’Algérie ?» reste légendaire. Elle est, plus que jamais, d’actualité. Au lendemain de l’Indépendance, nombre de dirigeants sans noblesse morale ni assurance de probité se sont hissés au pouvoir pour se laisser glisser sur la pente douce d’une voie ténébreuse pour justifier leur cécité. Des erreurs se sont mues en véritable déliquescence politique par manquement au serment donné aux martyrs tombés au Champ d’Honneur pour que vive l’Algérie. Ceci, parce que n’importe qui se voyait parachuté à n’importe quel poste de haute responsabilité sans science, ni conscience, sans foi ni loi. Ce qui a provoqué la ruine du pays. Le «ârchisme», le tribalisme, le cousinage, le copinage, l’éloignement de la sphère du pouvoir de «tous» ceux qui n’étaient pas proches des «Zaïms.» Le sang, le compagnonnage, ‘’l’idiologie’’, la pensée… ont fait le reste. C’est en raison de ces pratiques délétères que les mœurs politiques ont dégénéré. La belle image de marque de l’Algérie combattante, militante, celle du sacrifice du million et demi de ses meilleurs fils, de la tête de lance révolutionnaire de l’Afrique, voire du Tiers-Monde du 20ème siècle, a été sérieusement affectée, aujourd’hui plus qu’hier. Au lieu d’être les parangons de la vertu, nombre de nos Responsables se sont conduits en modèles d’immoralité tout en étant investis dans les hautes fonctions de l’État. Leur immunité politique les préserve. Des vices sociaux apparaissent aujourd’hui et au grand jour, notamment chez les jeunes desperados : drogue, terrorisme, «hitisme», «harraga»… Ils rejettent la politique actuelle parce qu’ils se sentent abandonnés par un Pouvoir qui n’a cessé de montrer ses limites, voire son inutilité. L’absence de l’État est «remarquablement présente». Il ne suffit pas d’avoir un territoire, un emblème, un hymne, un peuple pour dire qu’il y a un État. Ce dernier est l’expression organisée d’une société harmonisée au moyen de l’élaboration managériale d’un projet qui incarne la conscience collective de la société. Élus et électeurs se doivent de fusionner dans un amour quasi charnel pour faire corps en ce que les premiers se mettent au service des seconds pour assurer le bonheur moral et matériel de la nation. Celle-ci reconnaît ses élus et les accepte comme tels parce qu’ils sont investis par la majorité à un taux supérieur à 50 % au suffrage universel propre et honnête et non à moins de 30 % comme c’est le cas lors des dernières élections législatives qui ne sont rien d’autres qu’une ombre d’elles-mêmes et… pourtant maintenue. Ce qui est, en soi, une insulte à toute la nation ?

Droits synallagmatiques

Le dirigeant doit être tenu par un «droit synallagmatique» qui n’est rien d’autre que des obligations morale et politique réciproques d’attachement qu’il se doit de tisser avec ses compatriotes. Il leur doit respect et, surtout, écoute pour s’enquérir de leurs inquiétudes. C’est une démarche première pour conforter la réconciliation nationale à laquelle tous les citoyens aspirent pour sortir de la spirale de violence que vit le monde arabe aujourd’hui. Pour paraphraser Homère, il doit être «Le Pasteur de son peuple». Si les droits ne sont pas les mêmes pour «tous», ils doivent être inhérents au seul mérite que l’on peut considérer comme une forme de «discrimination positive constructive.» Chaque citoyen se sent motivé par un esprit d’émulation pour doubler de zèle au profit de la nation. Dans ce cas, chacun vaut et perçoit selon ses mérites. Il va de soi que le meilleur perçoit davantage. Ce qui n’est, malheureusement, pas le cas chez nous. L’homme du pouvoir perçoit plus que les autres, «tous» les autres parce qu’il est «Algé-Roi». Les autres, «tous» les autres, restent des «Algé-Riens». Ministres et députés -parfois sans niveau (spécificité algérienne supplémentaire)- perçoivent respectivement cinq et trois fois le salaire d’un professeur-chercheur titulaire d’un doctorat, dernier degré universitaire. Cela défraie toute chronique et dépasse tout entendement. Ce sont les salaires de la honte. Un Pouvoir qui favorise son élite politique sur l’élite intellectuelle en matière de rémunération salariale et considération sociale est un Pouvoir qui récuse le mérite et n’a cure de la Justice sociale. Il se sert sans modération. Le Soleil de l’Indépendance est-il un soleil sans lumière? Cela est une conduite de déviance par rapport aux normes de la morale politique et surtout de la bonne gestion et, son corollaire, la bonne gouvernance. C’est, en somme, le corps qui répugne sa propre âme qui le tient en vie. Au lieu de l’entretenir et de la bichonner, il la maltraite.

L’Université est-elle l’âme ou l’âne du pays ?

L’Université est, normalement l’âme du pays. Le Pouvoir refuse de respecter le Savoir que Dieu a pourtant glorifié. Dans ce cas, que signifie l’article 2 de la Constitution : «L’Islam est la religion de l’État» ? Aucun responsable, du Président d’APC au Président de la République, du Chef de Daïra au Chef du Gouvernement, n’est assigné à rendre, périodiquement, des comptes au peuple. De même, il n’y a pas de revues -ni même de rubriques- économiques qui décortiquent recettes et dépenses publiques du Président d’APC, du Chef de Daïra, du Wali, du Chef du Gouvernement… pour une gestion transparente des deniers publics. Ce qui peut être un moyen de freiner, sinon de ralentir les détournements à répétition qui ont vidé les caisses de l’État. Les noms de ministres ont été cités dans les «panama-papers.» Le responsable, se sentant ainsi à l’abri des feux de la rampe, fait ce que bon lui semble sans craindre rien ni personne. Chaque Chef se prend pour le seigneur tout-puissant de sa contrée. N’est-ce pas le retour à une forme de féodalité qui ne dit pas son nom ? L’homme vient au monde avec une nature bonne et une âme immaculée. S’il devient mauvais, la source de son mal réside dans sa propre société qui l’a corrompu en raison des inégalités sociales criantes dont il est victime. L’éthique est une dérivée de la morale. Celle-ci a pour but la droiture de l’homme et, par voie de conséquence, pour la société tout entière. C’est la sagesse en tant que valeur humaine. Si la justice est l’ordre des choses, la sagesse est le discernement du juste. Justice, sagesse, modération donnent au dirigeant une force morale pour être, avant tout, un citoyen au service de sa nation. «Vous êtes tous Pasteurs, disait le Saint Prophète (QSSL), et chaque pasteur est responsable de ses sujets». Un dirigeant efficient, impartial et incorruptible est un bonheur moral pour la société parce qu’il assure le bonheur moral et matériel à tous. Lorsque le peuple refuse de voter à hauteur de 70, voire à 80 %, le Pouvoir se doit de décrypter ce message silencieux mais ô combien éloquent.

La politique de «Allah Ghaleb ?»

Doit-on, encore, lever les bras au ciel et accuser, encore, la politique de «Allah Ghaleb» ? Qui est responsable de l’état déliquescent de l’État : l’homme d’État ou le citoyen de la rue impuissant qui ne sait plus rien, ne comprend plus rien parce qu’il sait qu’il n’y a plus rien à comprendre ? Ceci est dû au grave déficit de la morale politique. Celle-ci devrait être la bonne santé de l’esprit des dirigeants, toutes strates du Pouvoir confondues et, en même temps, leur feuille de route. Le souci constant d’un Responsable vertueux est de bien faire pour les autres en méprisant son propre égo à l’instar d’Omar Ibn El Khattab. Faute de quoi, c’est le tarissement des valeurs nobles qui n’est autre que l’immoralité qui risque de devenir une règle d’or actée à suivre, si ce n’est déjà le cas. Le poète égyptien Hafidh Ibrahim disait : «Toute nation dépend de sa morale. Si la morale vient à disparaître, toute la nation disparaît». Mon Dieu ! L’Algérie est-elle en voie de disparition ? Un Gouvernement respectueux de son peuple ne doit pas être coupé de lui. A contrario, il s’applique à le servir et le rendre heureux sans le rendre taillable ni corvéable à sa merci. Or, peut-on vivre heureux dans une Algérie qui ne cesse de s’enrichir en pétrodollars et, en même temps, l’Algérien ne cesse de s’appauvrir ? Un pays quelques importateurs tiennent en laisse plus de 40 millions de consommateurs sans consumérisme. Ils fixent «leurs prix» à «leurs convenances» faisant fi de toutes les règles universelles du marché. Tel est le constat d’échec d’une politique qui manque de maturité scientifique. Lorsqu’un peuple dispose pleinement de sa souveraineté, il respecte les lois de sa République. Lorsqu’elle lui est confisquée, alors c’est le règne du chaos que nous vivons douloureusement. C’est, peut-être, une des raisons qui expliquent ces inégalités injustifiées entre Algériens. Celles-ci risquent d’être une pépinière du terrorisme. A notre humble avis, l’armée la plus puissante qui peut avoir raison sur le terrorisme et l’éradiquer définitivement et à jamais est «la justice sociale et… elle seule.». Que l’État prenne sérieusement en charge les problèmes de la jeunesse (éducation, formation, travail, logement, distractions…) et le combat terroriste cessera de lui-même faute de combattants. Lorsque les Algé-Riens -particulièrement la frange  jeune- recouvreront leurs droits et leur dignité dans leur pays, l’Algérie aura des chances de recouvrer son aura et de se rétablir du cancer des nations désorganisées et sous-développées pour rattraper le concert des nations organisées et développées. Alors, tous les Algériens auront la chance d’être «Algé-Rois». Pour ce faire, il faut que la gestion du pays revienne aux compétences ès qualité. Ce qui relève, aujourd’hui, de la fiction. Celle-ci pourra-t-elle, un jour, devenir réalité ou sommes-nous condamnés à vivre notre cauchemar. Et… jusqu’à quand ?

Je conclus, enfin, par cette réflexion de Nietzsche : «Je ne suis qu’un faiseur de mots. Quelle importance ont les mots». Il a raison. Tant que nos dirigeants, tous niveaux confondus, ne sont pas suffisamment philosophes pour méditer ces mots, notre belle et riche Algérie continuera à soigner sa laideur et sa misère en raison de la laideur et la misère morales de ses mandarins car il n’y a pire laideur ni pire misère que… celles des cœurs quand ils sont asséchés de la fibre nationale et patriotique qui a été la mamelle intarissable de nos aînés qui ont combattu le système colonial.

Ô bons Responsables, la nation tout entière vous sera reconnaissante

M.G.

Docteur ès Lettres

Université de Chlef