II/ Mes premiers pas dans la chanson

Dans cette seconde partie, Cheikh Mohamed Belkhayati nous raconte ses débuts dans la chanson populaire et dans quelles circonstances il s’est fait connaître du grand public. Tout a commencé à Frenda pour se poursuivre à Oued Rhiou au «café de joie» de Lahbouchi.  

«Après avoir débarqué au port de Marseille, nous nous sommes dirigés, mon épouse et moi, vers le premier poste de police comme on me l’a ordonné en Algérie. Nous y avons été retenus pour passer la nuit dans une petite cellule. Le lendemain, à 8 h, des policiers nous ont emmenés à la mairie où on nous a remis deux chèques de 2000 France chacun, puis à une agence bancaire où nous les avons encaissés. On nous a reconduits au commissariat et, de là, on nous a conduits à la gare après nous avoir autorisés à aller nous restaurer. Nos avons pris le train gratuitement jusqu’à la ville de St Étienne où nous sommes arrivés à la nuit tombée. Là aussi, nous nous sommes présentés à la police. Un agent nous accompagnés à l’hôtel des «indigènes», un hôtel pas cher réservé uniquement aux arabes. Le lendemain, nous nous sommes présentés à nouveau à la police qui nous a conduit à la gare où l’on a pris le train pour Fermini.

Comme il m’a été enjoint par la justice, je me présente avec mon épouse au poste de police. Après une rapide vérification de mes documents, l’agent de permanence me demande où allons-nous loger. Je lui donne l’adresse d’un ami qui habitait en ville. Il faut expliquer ici que j’avais déjà pris contact avec cette personne que je connaissais ; elle s’était proposée de m’accueillir à mon arrivée en France. On me conduit chez mon ami qui m’a reçu à bras ouverts, solidarité oblige. Nous sommes restés chez lui trois jours avant qu’il ne m’accompagne à la verrerie où je devais travailler. Le directeur m’a reçu dans son bureau, le temps de m’expliquer le travail que je devais effectuer et de me remettre les clés d’un studio meublé appartenant à l’entreprise.

Une année après, naissait ma fille Zohra. Je travaillais régulièrement mais je devais me présenter à la police tous les lundis. Un jour, je suis tombé malade et je n’ai pu me rendre au commissariat pendant la journée du lundi. Je ne l’ai fait que deux jours plus tard, muni d’un certificat médical. L’officier de police me reçoit et me dit que j’étais libre. Je ne comprenais pas. Le policier me fait savoir que je n’avais plus à signer le registre de présence et que j’étais libre de rentrer chez moi car il y a la paix en Algérie. Nous étions le 26 mars 1962 mais je n’avais pas entendu parler du cessez-le-feu car je n’avais ni radio ni poste de télévision.

Le lendemain, nous nous sommes mis à ranger rapidement nos affaires pour revenir au pays. Nous avons pris le train pour Marseille puis le bateau pour Oran. Arrivé dans cette ville, des éléments de l’OAS ont tiré sur le bateau qui accostait. C’était la panique à bord. Heureusement, il s’est trouvé beaucoup d’Oranais courageux qui nous ont emmenés avec les autres passagers arabes hors du port. Ils nous ont installés dans une mosquée. Ils ont donné de l’argent à certains qu’ils ont convoyés d’autres hors de la ville. Ma femme et moi en faisions partie. On nous a fait monter dans un taxi et a conseillé au chauffeur d’éviter Perrégaux (Mohammadia actuellement), cette ville était sous le contrôle entier des éléments de l’OAS. Le chauffeur connaissait bien les routes, il a évité les axes dangereux et est parvenu à nous ramener jusqu’à El Asnam. Quand je suis rentré chez moi, ma mère s’est effondrée en me voyant. J’ai trouvé la ville sens dessus-dessous. Des hommes portaient des brassards indiquant qu’ils font partie de la force locale, il y avait parmi eux énormément d’indicateurs de la police coloniale et des partisans de «l’Algérie française», ou carrément d’anciens harkis reconvertis. Je ne savais plus quoi faire ni quoi dire. Je n’avais pas de travail. Je suis parti en chercher à la mairie sur les conseils de quelques amis et proches. C’est Bencherki Dekkiche qui m’a recruté avec un certain Salah Habbar ; nous avions été affectés à des tâches multiples, des fois, on partait dans les souks récupérer l’impôt auprès des marchands, parfois on surveillait les ouvriers affectés à la voirie, chaque fois ont été affectés à une mission… J’empochais parfois l’argent récupéré auprès des marchands et c’est un certain L., garde-champêtre, qui m’a dénoncé auprès de mes chefs. On m’a renvoyé et je suis resté quelques temps sans emploi. Je me suis fait recruter presque de force à la maison Singer à Alger, j’ai dit au responsable de cette entreprise que j’étais moudjahid et que j’avais le droit d’avoir un poste de travail. On m’a confié la distribution des machines à coudre, je devais parcourir l’ouest du pays pour les livrer aux clients.

Une fois, je me suis rendu à Frenda où j’ai fait la connaissance d’une femme qui tenait une maison de rendez-vous galants. Elle m’a retenu chez elle pendant plusieurs jours. Voyant que je chantais juste, elle a fait appel à deux joueurs de flûte pour m’accompagner. Je voulais absolument devenir artiste. Je chantais le bédoui à la manière des anciens. Petit à petit, les deux musiciens et moi avons commencé à parfaire notre jeu et à apprendre à interpréter des chants difficiles. L’un d’eux est toujours en vie, il s’appelle Boughoufala, l’autre, que dieu ait son âme, s’appelait Defli. J’avoue que j’ai laissé tout l’argent de la maison Singer chez la bonne dame chez laquelle je suis resté près de trois mois. Quand je suis revenu chez moi, mon fils Mohamed avait déjà fêté ses trois mois mais il n’était toujours pas inscrit à l’état-civil. Il faut préciser ici que j’avais divorcé de ma première femme et j’en ai épousé une autre. Nous étions en 1965. J’ai indiqué à la mairie que mon fils s’appelait Mohamed, comme moi, et qu’il était né le 25 décembre, le même jour que moi mais en 1965.

J’étais chômeur et je n’avais le sou. Ma situation devenait intenable. Un jour, je me suis rendu à Oued Rhiou, il y avait un monsieur qui s’appelait Lahbouchi et son épouse Yamna, qui possédaient un café de joie ou de plaisir comme on disait à l’époque ; c’est un établissement où les chanteurs de bédoui pouvaient se produire. J’étais dans ce café lorsque le commissaire de police de la ville fit irruption parmi les consommateurs. Il s’appelle Nasser et est originaire de Mostaganem. Il est encore en vie. Il me dit d’autorité que je devais animer la fête de la police. J’ai accepté.

C’est là qu’a démarré véritablement ma carrière de chanteur. Beaucoup de gens ont assisté à cette fête dont une famille aisée, la famille Djellouli, dont la plupart des membres sont aujourd’hui décédés ; il ne reste que leur fille en vie. J’ai chanté devant un public nombreux qui a apprécié mes chansons. Quand la fête est finie, les Djellouli sont venus à ma rencontre. Leur fille m’a offert un bouquet de fleurs, les parents m’ont invité à venir les voir, ajoutant que je pouvais le rendre visite à n’importe quel moment.

J’allais les voir de temps à autre et pour plaire à leur fille (Safia), j’ai pratiquement créé un style particulier, nouveau en Algérie, j’ai mêlé les sonorités des instruments traditionnels à ceux modernes, comme la flute et le luth. C’est du «aroubi» moderne en quelque sorte.

Ma première chanson enregistrée date de 1968, il s’intitulait «Khalou Trig El Sofi», en hommage à la fille Djellouli. C’est sur l’insistance de Bouziane, un agent de la maison d’édition qui m’a enregistré que j’ai changé le nom de Sofi par celui de Bakhta. Avant moi, Abdelkader El Khaldi avait chanté une chanson qui s’intitulait «Bakhta», qui a eu un succès retentissant à travers l’Algérie. Mais le style et les paroles sont très différents. C’est à partir de là qu’a commencé véritablement ma carrière.

J’avoue aussi que beaucoup de poètes m’ont aidé. Certains financièrement, d’autres en corrigeant ou en améliorant mes textes. Le poète qui m’a le plus aidé fut le regretté Ahmed Brahmia, dit le gendarme. En plus de l’aide financière qu’il m’a prodiguée, il m’a donné beaucoup de conseils pour m’améliorer. Il y a aussi Belkacemi El hadj Kouider, qui m’a montré beaucoup de choses. Je citerai également l’immense poète Bekheira Benali de Yellel, de même que cheikh Abassi El Kébir et Cheikh Omar El Mokrani. Je  respectais beaucoup cet homme hors du commun mais l’histoire retiendra que je n’ai pris de lui aucun mot, aucune rime…  J’étais ami avec ses enfants, en particulier le regretté Bennacer, avec qui j’étais dans la cellule de fidaï pendant la guerre de libération.

J’ai connu Si M’hamed ould Sid Ahmed El Medjadji, un grand poète de l’époque. Une fois, de passage à la Ferme dans ma DS décapotable, je l’ai trouvé en train d’attendre un hypothétique transport pour rentrer chez lui. Je me suis arrêté et je l’ai aidé à monter à bord du véhicule pour la ramener chez lui. Quand on est arrivé à l’embranchement Aïn Merane – Ténès, j’ai sorti une grosse liasse d’argent que je lui ai remise, ce geste l’a énormément touché. Il m’a dit textuellement que la baraka divine ne me quittera jamais pour ce geste et pour le respect que je voue aux anciens cheikhs et poètes. Cette baraka me suit toujours car malgré mes nombreuses embrouilles avec la justice, j’ai toujours su garder ma dignité, ma fierté et le respect d’autrui. C’est ce qui compte dans la vie».