Mohamed Belkhayati, poète, auteur et chanteur : «Ma vie telle que je l’ai vécue »

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Première partie : Le cireur devenu résistant

Mohamed Belkhayati, de son vrai nom Belaadassi, est né le 25 décembre 1939 à Aïn Merane, dans la wilaya de Chlef. Issu d’une famille pauvre, comme la plupart des Algériens de cette époque, il a connu les affres de la faim, du froid et des privations. C’est avec passion qu’il nous a racontés ses tribulations de jeunesse qui l’ont poussées, inévitablement, à rejoindre les rangs de la résistance armée, tant il était outré par les injustices de l’époque. Mohamed Belkhayati dit avoir pratiqué tous les métiers qui s’offraient aux enfants de son époque, il a vendu du charbon, fait le porteur dans les marchés et s’est inscrit comme cireur parce que, là aussi, il fallait une autorisation et un numéro d’enregistrement auprès de la mairie. Mais étant bon flûtiste et admirateur fanatique de Farid El Atrache, il a réussi à se frayer un chemin dans le monde artistique, réussissant même à ravir la vedette, des années durant, aux ténors de la chanson algérienne populaire.    

Nous avons rencontré Mohamed Belakhayati le 20 juillet dernier aux studios d’enregistrement de Kamel Rachidi, à Chlef. Malgré ses occupations, le Cheikh a bien voulu nous parler de son parcours. Malgré ses 77 ans, l’homme a gardé intacte sa mémoire. Écoutons-le.

Ma rencontre avec Farid El Atrache

«J’étais jeune quand je me suis mis en tête de devenir artiste, j’avais 12 ans et je jouais à la flûte, le «nay», comme un virtuose selon les aveux de mes amis. Le nay est une petite flûte en roseau, c’est le seul instrument que je pouvais m’offrir à l’époque, vu son coût plus que modeste. On pouvait même le fabriquer soi-même. À vrai dire, mon souhait était d’être joueur de «oud», le luth arabe car j’écoutais beaucoup Farid El Atrache que j’adorais plus que tout, j’appréciais aussi Abdelaziz Mahmoud et Mohamed Abdelwahab. Farid El Atrache est venu à Chlef (Orléansville à l’époque, ndlr) en 1953. Il a été invité par le maire de la ville, un certain Bisga (diminutif de Bisambiglia). Il n’était pas venu pour chanter, il était comme vous le savez chrétien, et ça plaisait peut-être à Bisga de l’inviter et de l’avoir chez lui. Parmi les invités de Bisga, il y a une personne qui est encore en vie et qui habite à Bab El Oued, elle s’appelle Meddah.

J’ai escaladé le mur qui se trouvait à proximité de la maison de Bisga (la ville était entourée de murs et on y accédait à la ville par l’une des quatre portes qui existaient à l’époque) et j’ai commencé à jouer de la flûte ; j’ai interprété «Ya bint el baladi». Un moment après, des gens qui travaillaient chez le maire sont venus me retrouver au pied du mur et m’ont demandé de les accompagner. En fait, c’est Farid El Atrache qui a été intrigué par le son de ma flûte et la qualité de mon jeu ; il avait demandé qu’on me fasse venir à lui. C’est ce qu’ils ont fait. Une fois devant lui, il m’a embrassé sur les deux joues et a glissé dans ma main une pièce d’argent, je ne me rappelle plus si c’était une pièce de 5 ou 20 centimes. C’était une rencontre incroyable… J’ai persévéré en écoutant la musique d’El Atrache et en regardant ses films, chose qui m’a aidé à affiner mon oreille musicale.

Je vous rappelle que j’étais cireur et j’avais la plaque numéro 20, j’étais aussi porteur au marché de fruits et légumes et gardien de voitures au parking du stade de la GSO lors des rencontres entre ce dernier et les clubs visiteurs. En fait, je pratiquais tous les petits métiers qui pouvaient me procurer de quoi subvenir à mes besoins et ceux de ma famille.

Mes premiers pas dans la résistance

En 1958, quelques années après le déclenchement de la guerre de libération, j’ai fait la connaissance d’un jeune Algérois qui venait d’arriver à Orléansville, il était recherché par la police française, on lui offrait le gîte et le couvert et, à chaque fois, il passait la nuit dans une maison différente. Une fois, il passait la nuit chez moi, une fois chez Mohamed Bouzerti, Mohamed Ayad ou Hadj Ali Benabdallah… J’avais un pistolet de petit calibre un petit 6,35, Abdelkader Hamadane était au courant, on cachait l’arme à «Djenane Bernady», au quartier de la Ferme. Un jour, le jeune Algérois, qui s’appelait Djouami Mohamed, a pris le pistolet sans nous en aviser. C’était à la veille du mois de ramadhan. Le lendemain, il a commis avec un attentat sur la personne d’un agriculteur français qui était en train de tailler des arbres fruitiers. L’agriculteur a reçu deux balles, il est mort sur le coup. L’Algérois est venu tout de suite après nous raconter son geste insensé. Nous lui avons dit que cette personne était hors de cause, qu’il n’avait rien à voir avec les tortionnaires et autres criminels qui terrorisaient la population arabe. Il nous a dit que c’était un français et qu’il l’a tué, un point c’est tout…

Ainsi, nous nous sommes retrouvés impliqués dans la résistance. On a brûlé par la suite la ferme de Bernady et les cars de la Satac ; on était 6 (parmi nous, Ali Azaz, qui est mort en martyr, les militaires français l’ont tué à djenane Bouchakor, près de la cité, au moment où, dit-on, il a sauté du GMC), on a incendié les cars du «traducteur» (torjmane).

Un jour, des membres du groupe ont décidé de tuer «le comte», le comte était devant la murette de la Ferme, il discutait avec Bikako (Abdelkader Ouadah, champion en boulisme), quand un certain Benaïcha, qui était guide, Abdelaâli Benabdallah (il vient de décéder, il était planton au siège de la wilaya) et Delfi Abdelkader Ziani sont arrivés. Abdelaâli Benabdallah se tenait à la droite du «comte», Delfi Abdelkader Ziani à sa gauche ; Abdelaâli Benabdallah m’a dit fais attention, j’observais la scène. J’avais 16 ans à cette époque. Delfi Abdelkader Ziani a sorti un pistolet et a appuyé deux fois sur la détente mais le coup n’est pas parti. Abdelaâli Benabdallah a sorti son pistolet et a tiré sur sa victime, atteignant mortellement le colon qui a eu le réflexe de se lever et se diriger vers son véhicule pour appuyer sur le klaxon. Il a continué à appuyer jusqu’à ce que la batterie s’épuise. Les exécutants ont pris la fuite. Quant et moi, je me suis dirigé vers la voiture. Il y a, parmi ceux qui étaient présents et qui ont assisté à l’attenta, plusieurs qui sont encore en vie comme Belyahi Cherifa, Rahou El Hadi, Rahou Sid Ahmed, Merouane le frère de Cherifa… Je ne sais s’il est toujours en vie car il était plus âgé que moi à l’époque. Tous ces gens peuvent en témoigner.

Comment je suis devenu fugitif

J’ai pris les papiers de la victime, son pistolet, un 6,35 qu’il avait sur lui, ainsi qu’une somme d’argent (je ne mentirais pas). J’ai remis le pistolet à ma mère pour qu’elle le cache. Elle l’a imbibé de pétrole lampant, elle l’a enveloppé ensuite dans des morceaux avant de le cacher jusqu’en 1962. Pour ma part, je me suis enfui. J’étais un fugitif.

Pour notre malheur, Djoumi Mohamed a vendu la mèche, il a dénoncé tout le monde, tous les gens de la Ferme (quand les vieilles personnes apprendront cela, ils vont pleurer). Il s’est rendu à la SAS et a commencé à citer les noms des patriotes et des résistants. Tous mes amis ont été arrêtés. Quant à moi, j’ai trouvé refuge chez mes oncles maternels à Aïn Merane où j’ai pris contact avec les responsables du FLN-ALN. Je voulais qu’on m’envoie en Tunisie où je souhaitais poursuivre mes études. Mais les «Frères» de la wilaya 5 ont été stricts : il me fallait commettre une action de guérilla, un attentat avec le pistolet que j’avais remis à ma mère pour qu’ils accèdent à ma demande.

Je suis resté trois mois en dehors d’Orléansville, puis j’y suis revenu alors que j’étais toujours recherché. Entretemps, j’ai changé mon nom de famille qui est en réalité Belaâdassi (fils de nomade, ndlr), j’avais honte de porter pareil patronyme ; à l’époque, c’était vu comme une véritable tare, j’ai alors changé le «d» par un «b» pour devenir «Belaâbassi», qui veut dire originaire de Bel Abbès.

Un matin, ma mère qui ne supportait l’idée que je continue à vivre en fugitif, m’a emmené voir un voyant, un certain Mokrane, que les Belaâdassi avaient l’habitude consulter. Elle a abordé le problème en ces termes: «Mon fils a envie de partir en Tunisie pour étudier, est-ce possible ?». La réponse du voyant a été la suivante : «Je ne pourrais garantir si, après son départ, vous allez le revoir, mais s’il suit tes conseils et qu’il reste ici, il sera le grand-père des grands-pères (jed lejdoud en arabe)». Ma mère s’est mise à pleurer à chaudes larmes. À ce moment, j’ai pris ma décision : je n’irais nulle part, je resterais ici quoi qu’il advienne. J’ai continué donc à vivre comme un fugitif.

Un juron, une arrestation ?!?

Un jour, alors que j’avais atteint mes 17 ans, j’ai accompagné à son travail une jeune fille que j’aimais beaucoup à l’époque, elle s’appelle Aïcha et est toujours en vie, nous avons traversé le pont du Tsighaout, je portais sur moi le 6,35 ainsi qu’une pièce de 5 centimes (douro), j’ai voulu allumer une cigarette, une Braz, la dernière que j’avais sur moi, avec, comme par hasard, une dernière allumette. L’allumette s’est éteinte, j’ai lâché un gros juron. La fille a rejoint la maison où elle était employée comme bonne chez une française et moi, je me suis rendu au café du «chambit» (le garde-champêtre) qui se trouvait à la cité. (Son fils, qui est devenu plus tard pompier –il est toujours en vie). Arrive à ce moment le policier Benhamouda. À l’instant où il m’a aperçu, une Jeep militaire passait par là, il fit signe aux militaires de s’arrêter en leur apprenant que j’étais recherché. Ils m’ont encerclé, il ont commencé à crier : haut les mains, haut les mains… J’ai alors jeté mon pistolet dans un sac en jute contenant du sucre. Ils ne m’ont pas vu faire le geste. Une fois qu’ils m’ont mis la main dessus, ils m’ont emmené à la tristement célèbre «ferme Gibet» où j’ai passé 13 mois, ce n’était pas une prison réglementaire mais un camp où se trouvait une compagnie de fantassins et des parachutistes. Est-ce parce que j’ai prononcé un juron que dieu m’a puni ?

Les militaires n’ont rien pu retenir contre moi, faute de preuves et parce que je faisais l’innocent qui ne savait rien du tout. Mais des soldats voulaient quand même me faire la peau. Un capitaine est intervenu pour leur dire que j’étais un gamin et que j’étais insignifiant. On m’a alors présenté au tribunal d’Orléansville qui m’a placé en détention préventive à la prison centrale. Le juge d’instruction s’appelait Michel Robin, il avait avec lui des greffiers arabes chargés de traduire les propos des inculpés. On était plusieurs à subir l’interrogatoire de ce juge qui voulait tout savoir sur l’attentat contre «le comte».

Quand Defli avoua un crime qu’il n’a pas commis

Je n’ai rien avoué au juge. Abdelkader Hamadane et Delfi Abdelkader Ziani également. Le greffier traducteur, un certain Abdelkader Belhanafi, a suggéré au juge qu’on nous place en isolement. On était trois à être isolé dans ce qui s’appelait à l’époque le «quartier chinois» ; on avait droit à un matelas jeté sur un sol en ciment ; nous étions au mois de février, en plein hiver. Le matin, nous n’avions pas droit au café, on nous servait de l’eau dans la gamelle… Un jour, Defli Abdelkader Ziani a craqué et a demandé à voir le juge d’instruction. Devant ce dernier, il a avoué qu’il était l’auteur de l’attentat contre le colon alors que le véritable auteur de cette opération était Abdelaâli Benabdallah qui, lui, a été lui aussi condamné à mort mais pas exécuté. À l’inverse de Delfi qui était soldat, qui a avoué avoir commis un attentat alors qu’il était en permission. Il a été condamné sans possibilité de cassation. C’est ainsi qu’il a été guillotiné. Par contre, nous qui étions mineurs puisque la majorité à l’époque était fixée à 21 ans, on nous a rejugés. J’ai écopé d’une année de prison avec sursis avec interdiction de séjour sur le territoire algérien. Mohamed Ayad, moudjahid, ancien condamné à mort, est au courant de cette affaire. On nous a accordé un délai pour quitter le pays. Je rappelle à ce propos d’une anecdote : quand j’ai rejoint la wilaya 5, à Aïn Merane, j’ai connu un jeune moudjahid qui s’appelait Nourine Maâmar Ahmed (il habite de nos jours au quartier du Radar). Sa mère était sans nouvelles de lui. À ma sortie de prison, elle est venue chez moi s’enquérir de son fils. Je lui ai dit qu’Ahmed était au maquis. La dame a longuement discuté avec ma mère qui, à son tour, lui fit apprendre que je devais obligatoirement quitter le pays et que si je pouvais y rester, elle m’aurait marié. La visiteuse lui fit tout de suite la proposition de m’offrir la main de sa fille, plus jeune que moi d’une année, ajoutant qu’elle n’était pas contre le fait que je l’emmène avec moi en France. L’accord est vite conclu et nous avons rapidement été mariés à la mairie d’Orléansville ; c’est l’adjoint au maire, Abdelkader Ould Bouhaïk, qui a scellé notre union civile. Muni de mon livret de famille, j’ai pris mon épouse avec moi en France une dizaine de jours avant l’écoulement du délai qui nous été accordé par la justice. On m’a donné des documents indiquant où je devais aller en France et que je devais présenter à la police dans toutes les villes que j’aurai à traverser. J’ai donc pris le bateau d’Alger pour Marseille avec mon épouse. Les autorités nous ont donnés 2000 Francs chacun, ensuite on nous a emmenés à la gare pour prendre le train pour Saint Étienne, enfin, pour Ferminy et l’usine Ferminy Verre».

Propos recueillis par Hocine Boughari et Ali Laïb   

 

À suivre