Le problème de Mokhtar Mechta est qu’il avait un cœur aussi large que la Méditerranée. Il ne disait jamais non. Après un accident, il a eu le diabète. Cette bête ne le quittera jamais. Elle l’aimait comme lui aimait les sucreries et se moquait de la maladie. Il se fait une prothèse et enfin il est debout. Mechta est fait pour vivre debout.Les médecins sont fatigués et fâchés. Mechta ne veut même pas arrêter la cigarette.Ce n’est pas uniquement ses enfants qui sont orphelins, mais toute sa clique du radar.Une étoile vient de s’éteindre dans le ciel de Chlef.

Mechta, un nom plus facile à retenir que le mien. Un nom qui rappelait l’hiver pour un homme qui a toujours pris le bon côté des choses ; un homme qui a toujours souri malgré les vicissitudes de la vie ; un homme toujours heureux malgré la difficulté de la vie dans sa ville natale qu’il chérissait au plus haut point : El Asnam. Un homme très généreux malgré la misérable paye des enseignants. Mechta, un nom qui rappelle les dachras et ses hommes. Ces hommes auxquels Mokhtar trouvait toujours des qualités humaines très nobles, mais qu’il tournait en dérision à chaque fois pour faire rire son entourage pour essayer de les soulager du poids des choses de la vie. A propos d’entourage, Mokhtar n’est jamais ignoré, ou passé sous silence. Il avait l’art et la manière de faire tourner la discussion toujours à son avantage. Quand le niveau est très haut et que les interlocuteurs sont de très bonne qualité, Mokhtar savait prendre le fil au moment opportun pour tourner vers les sujets qu’il maitrise le mieux. Même quand cela ne marchait pas à tous les coups, Mokhtar avait le don de raconter la blague qu’il faut au moment qu’il faut pour illustrer votre discours. Ça ne rate jamais ! Mechta n’a jamais baissé les bras. Enseignant dans les contrées de l’Ouarsenis vers la fin des années 1960, il ne s’entend pas avec un inspecteur qui voulait jouer au policier. Il regagne l’académie d’El Asnam où il exerce durant de longues années. En 1980, c’est l’historique tremblement de terre du 10 octobre qui efface El Asnam de la carte de géographie. Mokhtar découvre la générosité des humbles et la voracité des nantis. Il découvrira ensuite le pouvoir de l’argent dans ces moments de difficultés et de solidarité de tout un peuple avec une partie de son Algérie quand lui habitait un wagon de train.

Quand le ministre Kharroubi s’en mêle

Il refuse cette situation. Et comme les défis sont son pain quotidien, il se prépare en silence puis passe un concours avec les jeunes bacheliers. Il gagne haut la main le droit de rejoindre les bancs de l’université. À Alger, il se démène comme un diable pour arracher un détachement de son ministère de tutelle. Qu’à cela ne tienne, Kharroubi ne veut rien entendre. Kharroubi était alors ministre de l’Éducation nationale. Il avait pris la lourde responsabilité d’appliquer l’école fondamentale. Un rôle que Mustapha Lacheraf avait refusé du temps de Boumediene. Il disait alors, que nos enseignants ne sont pas suffisamment formés. Lacheraf disait vrai, Boumediene avait compris. Chadli arrive au pouvoir, il veut lancer l’école fondamentale, et quand tout le monde refuse cette mission, Kharroubi saute sur l’unique occasion pour lui de devenir ministre et refuser à Mechta son détachement. Kharroubi ne savait pas que Mechta et certains de ses compagnons dans la même situation étaient plein de ressources. Dans ce groupe, il y avait des gens de Souk Ahras qui intervenaient auprès de feu Cherif Messaadia, le grand patron du FLN, d’autres le faisaient auprès d’Ould Khelifa alors secrétaire d’État pour l’enseignement secondaire. Brerhi, alors ministre de l’Enseignement Supérieur, l’ensemble des députés de Chlef, de Médéa, de Guelma étaient mobilisés pour faire fléchir Kharroubi en faveur d’un groupe de sept enseignants qui voulaient un simple détachement. Rien à faire, Kharroubi était un dur. Le dur ministre ne savait pas que Mechta qui, entretemps avait inoculé le virus de la persévérance à ses compagnons de fortune, n’allait pas en rester là. C’est tout simplement une femme qui aura raison de ce grand et dur ministre. C’était une dame qui s’appelait Menouba. Elle était secrétaire national à l’UGTA. Pas celle de Sidhoum Saïd ! Non ! Mechta et ses compagnons sont reçus à la faculté où ils sont inscrits en héros. Leurs camarades et l’administration de l’institut de psychologie ont suivi pas à pas leurs démarches. À partir de cet instant et durant tout le cursus universitaire, Mechta fut une icône non seulement dans l’institut de psychologie mais dans toute la fac centrale. Son aura s’étendra vers les facs de Bouzaréah, Kouba et El Harrach. Les hommes d’El Asnam tiennent toujours la corde car avant Mechta, un autre leader et meneur d’hommes dans un autre registre, s’est fait un nom dans les facs  d’Alger, Il s’agit de Hadj Hamou Mégharia.

Mechta, le boxeur, Mechta le président

Après ses études, Mechta revient à Chlef. Il est nommé par le ministre de l’Éducation en qualité de conseiller d’orientation auprès du directeur de l’Éducation de Chlef. Outre ses activités professionnelles, il ne faut pas oublier que Mechta a toujours été un boxeur puis responsable, puis président de la ligue de boxe de Chlef et puis président de la ligue régionale de boxe. Il coiffait les wilayas de Chlef, Ain Defla, Relizane, Tiaret, Tissemsilt et bien d’autres que je ne veux pas citer au risque de me tromper. Dans ce chapitre, Mechta grimpera les échelons jusqu’à devenir vice-président de la fédération algérienne de boxe. Il sera élu également membre de l’AIBA (Association Internationale de Boxe Amateur), et membre de la ligue de boxe arabe. Dans ces années-là, Mechta était presque injoignable. Tout le monde le voulait pour lui demander un logement, lui qui habitait un chalet, un emploi, un registre de commerce, une intervention auprès des hôpitaux d’Alger, une intervention auprès du chef de la daïra, du maire de la ville, ou même auprès du wali. Le problème de Mechta est qu’il avait un cœur aussi large que la Méditerranée. Il ne disait jamais non.

Commencent les problèmes de santé

Plus tard, Mokhtar aura des problèmes de santé. Après un accident, il a eu le diabète. Cette bête ne le quittera jamais. Elle l’aimait comme lui aimait les sucreries et se moquait de la maladie. Il disait : «Quand mon heure viendra, personne ne l’arrêtera». Malheureusement, la maladie insidieuse gagna la première partie. Dans l’hôpital des 240 lits, ou plutôt des sœurs Bedj, Mokhtar est amputé du pied droit. C’est un choc pour lui comme pour la famille ou ses amis. Impossible, Mechta ne peut pas vivre sur une chaise roulante, il n’est pas fait pour cela. En effet, Mechta au début très affecté mentalement et diminué psychologiquement, va justement trouver les ressources mentales à travers la psychologie. Il se fait une prothèse et enfin il est debout. Mechta est fait pour vivre debout. Il renoue avec la boxe qu’il n’a jamais quittée. Mechta revient dans le social. Il intervient en faveur des pauvres et des démunis partout où il est demandé à travers l’étendue de la wilaya et bien au-delà. Insidieuse, la maladie continue de le saper. Les médecins sont fatigués et fâchés. Mechta ne veut même pas arrêter la cigarette.

La maladie revient à la charge et emporte la deuxième jambe de Mechta.

Sur le plan familial, Mokhtar a marié ses deux filles et placé son fils dans les rangs la garde républicaine à Alger. Aujourd’hui Mechta est parti, il n’a pas averti. Comme a son habitude, il aime les «tratags». La nouvelle est tombée sur mon téléphone venant de mon frère, Ali Elouahed plus connu comme Ammi Ali du radar son voisin, puis c’est son ami  Djamel Benfréha, directeur-adjoint des examens et de la programmation à l’académie de Chlef qui confirme quelques minutes plus tard.

Le jour de son enterrement à Sidi Ameur, il y avait du beau monde. Des jeunes et des moins jeunes comme moi. Ils ne pleuraient pas Mokhtar, ils étaient fiers de son parcours. A Sidi Ameur, les anciens défilent les souvenirs avec Mokhtar. Mechta n’est indifférent pour personne. Mokhtar avait des positions d’homme debout. Il est mort debout. Ce n’est pas uniquement ses enfants qui sont orphelins aujourd’hui, mais toute sa clique du radar. Qui va parler pour vous ? Qui va vous rassemblez ? Qui va vous tenir en haleine des heures durant ? A qui allez-vous tenir le crachoir maintenant ? Ramasser toutes ses blagues si vous le pouvez pour passer l’été, puis on verra. A madame Mechta, son fils et ses deux filles, ainsi qu’aux frères et sœurs de Mokhtar, surtout Fodhil, Je vous présente mes condoléances les plus attristées. Pour les autres, je demande à tous ceux qui l’ont connu et apprécié, ou ceux à qui il a rendu service, de lire une «Fatiha» à sa mémoire. Une étoile vient de s’éteindre dans le ciel de Chlef. Mechta Mokhtar, que dieu le tout puissant t’accueille en son vaste paradis. De tout cœur ! Je ne réalise pas encore que je viens de perdre un grand ami !

Khaled Ali Elouahed