Breira, aux confins de la wilaya de Chlef

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Malgré tout, on garde l’espoir

Des réalisations socioculturelles importantes ont permis de fixer une partie de la population en lui offrant des conditions de vie qui n’ont rien à voir avec les décennies passées. Située au fin fond de la wilaya, Breira dispose de nombreuses écoles, de deux collèges, d’un lycée, d’une bibliothèque, d’un stade et de divers autres équipements. Il existe aussi une polyclinique mais qui reste fermée faute de personnels spécialisés. D’autres lacunes sont à relever.

Pour rejoindre Breira à partir de Heumis, en contrebas de la ville de Bouzeghaia, il faut compter au moins une heure et demie pour arriver à bon port. La route n’est pas mauvaise, en particulier entre Heumis et Zebboudja, où elle invite plutôt à l’aventure et la découverte d’une région qui se différencie totalement de la plaine rugueuse du Chélif. Mais dès qu’il dépasse ce chef-lieu de commune et de daïra, le conducteur qui effectue pour la première fois le trajet doit faire preuve de vigilance, les surprises ne manquant pas tout au long de l’itinéraire. Non pas que la chaussée est dégradée, mais parce qu’elle est tortueuse et qu’elle longe en certains endroits des précipices qui donnent la chair de poule. Les virages dangereux ne sont pas signalés, les cassis aussi. Idem pour les hameaux et les lieudits. Assurément, il y a un manque flagrant en matière de plaques d’indication. La signalisation est défaillante à bien des égards. Nous l’avons vérifié à nos dépens en nous trompant de chemin à plusieurs reprises. Fort heureusement, la région n’est pas désertée malgré l’extrême impression d’indigence qu’elle dégage. Les gens, aimables et très avenants, nous ont indiqué à chaque fois la bonne direction en nous priant avec insistance de prendre le café chez eux. Les rudes montagnards de cette partie du territoire n’ont pas perdu de leur légendaire hospitalité. C’est une de leurs nombreuses caractéristiques sociales.

En ce début de mois de septembre, l’air n’est pas totalement frais, mais l’on peut circuler les vitres ouvertes et profiter pleinement de l’air pur ambiant. Du paysage aussi qui change à chaque moment. Faite de collines coiffées de maigres bosquets verts, et de jeunes montagnes abritant sur leurs flancs une végétation plus moins dense constituée de thuyas, de genévriers, de lentisques et de quelques chênes verts ayant miraculeusement survécu aux incendies répétés qui ont anéanti les majestueuses forêts qui couvraient autrefois la région comprise entre Zebboudja, Hamlil et Letnine laquelle abrite aussi une intense activité agricole. Cela se voit sur les berges de l’oued Hamlil où l’on produit sous serres des quantités astronomiques de légumes, essentiellement la tomate, le poivron, le piment, les haricots verts et le concombre. Il y a aussi quelques vergers de pommiers, de poiriers et d’abricotiers. Sur des parcelles accidentées, on cultive aussi des amandiers et des grenadiers.

De la ténacité et du courage

Il faut se rendre à Letnine, qui dépend administrativement de la wilaya d’Aïn Defla, et où finit le barrage de Kef-Eddir, pour comprendre la ténacité des habitants des lieux qui ont su, avec des moyens dérisoires, fructifier leurs maigres lopins de terres. Et par la même, contribuer à élever de manière significative leur niveau de vie.

Un auto-stoppeur, que nous avons convoyé jusqu’à ce village depuis un hameau dont nous n’avons pas retenu le nom, nous dit ceci : «Ici, les gens qui possèdent des terres ne veulent partir nulle part, ils sont riches et nagent dans le bonheur». Il avoue toutefois que les agriculteurs dont les terres ont été englouties par le barrage de Kef-Eddir ont été contraints de chercher à s’employer ailleurs, notamment à Mostaganem, où leur savoir-faire est très recherché.

C’est à Letnine que l’on peut admirer une partie du plan d’eau de Kef-Eddir, un barrage à cheval sur trois wilayas, qui aura à fournir les eaux d’irrigation aux milliers d’agriculteurs installés à ses alentours et bien au-delà.

Nous traversons le pont séparant les wilayas d’Aïn Defla à Chlef pour nous rendre à Breira. Il faut dire que le lac offre un paysage à couper le souffle. Dommage que sur le bord de la route, en partie défoncée à cause des travaux d’aménagement, des gens n’ont pas trouvé mieux que de déverser des déchets et des immondices fort dangereux pour l’environnement. C’est une des caractéristiques de nos campagnes, hélas, qui se constate même dans les régions du sud profond.

C’est au détour d’un virage que s’offre à nous la minuscule ville de Breira, une ville de passage comme le décrit si bien son maire, qui n’invite nullement à la halte. En fait de village, ce sont des constructions placées arbitrairement le long de la route en S. Il y a des maisonnées, la mairie, la poste, la bibliothèque, le lycée, le collège, une espèce de hangar comportant des locaux commerciaux à moitié exploités, un café… Plus haut, un centre de santé démuni de moyens et une polyclinique n’offrant aucun service depuis sa construction il y a quatre ou cinq ans. Un véritable gâchis selon les habitants qui ne comprennent pas pourquoi les autorités ne veulent pas affecter de gynécologues ou des sages-femmes à cet endroit.

De l’affectation bureaucratique des personnels

Au café du village où de jeunes enseignants nous ont invités à prendre des rafraichissements, le débat est vite enclenché sur le chômage et le manque de perspectives pour les jeunes. On nous parle surtout de la fâcheuse manie des responsables de la direction de l’Éducation de Chlef d’affecter à Breira des personnes qui ne peuvent logiquement rejoindre leurs postes de travail, vu l’éloignement et l’impossibilité matérielle d’être à l’heure de l’ouverture des établissements scolaires. Leurs absences répétées tout au long de l’année scolaire ont des répercussions catastrophiques sur les résultats des élèves. En toute logique, disent-ils, on devrait d’abord désigner les gens de la région. Que ce soit pour l’enseignement ou pour n’importe quel autre poste administratif ou technique. L’obsession des concours d’accès à la fonction publique devrait céder la place au bon sens. Que faire, en effet, d’un professeur de lycée qui pense constamment au transport et qui doit se réveiller aux aurores pour prétendre arriver à son lieu de travail au moins une heure après le début des cours, dans le meilleur des cas.

Il faut dire que le transport public laisse à désirer. Le service des taxis aussi. On se contente souvent des «bâchés» qui transportent les gens comme de vulgaires marchandises. Les habitants des nombreux douars de Breira souffrent le martyre pour leur déplacement. Se rendre à Chlef est quasiment impossible. Il faut débourser entre 3000 et 5000 DA pour un aller-retour rapide. Des fois davantage.

Les parents de malades sont les plus à plaindre. Il n’y a pas d’ambulance pour assurer les évacuations sanitaires. Il faut compter sur la solidarité familiale ou sur le voisin qui possède un véhicule, moyennant le « paiement » du carburant. De plus, on ne se rend jamais vers les hôpitaux de Chlef ou Ténès. «Nous sommes très mal reçus… ou pas reçus du tout », nous affirme-t-on. La cause ? «On ne leur ressemble pas !»

Des paysages à couper le souffle

Les remontrances sont nombreuses. Cela va de la subvention de la petite équipe locale de football à l’organisation des activités culturelles en passant par la rareté de l’eau potable. Un problème sérieux qui nécessite des actions urgentes. Au village, il n’est pas rare de voir des hommes conduisant des ânes flanqués de jerricans en plastique.

Nous quittons Breira en poussant vers Beni Haoua. À peine sortis du village, nous remarquons une plaque signalant «Tamezguida». Sur le Smartphone de mon accompagnateur, le logiciel de GPS indique que cette route mène vers Bissa ou Zebboudja. Nous tentons par ici le retour vers Chlef pour éviter la boucle Béni Haoua, Oued Goussine, Boucheral et Ténès. Allons-nous gagner dans l’affaire ?

Là aussi, la signalisation est carrément absente. Nous avons dû demander notre chemin à plusieurs reprises. Et toujours les mêmes invites : «Prenez votre diner chez nous, ça nous honore». Nous déclinons à chaque fois, avec l’espoir de rentrer bien avant la tombée de la nuit. Car, tout en étant carrossable, la route reste étroite en certains endroits, ne laissant le passage qu’à un seul véhicule. Heureusement qu’il n’y en a pas des masses.

Tout compte fait, le déplacement en valait la peine. La beauté des paysages est époustouflante. La nature garde par endroits sa splendeur d’antan. Les forêts de chênes verts se succèdent. À partir de la route, on peut admirer les sommets des plus hautes montagnes de la région. Contrairement à ce que l’on peut imaginer, la région n’est pas déserte. Bien au contraire, des centaines de maisons, pour la plupart de construction récente, bordent la route des deux côtés. Nous n’avons pas le temps d’admirer cette nature exubérante, la nuit commence à tomber, on s’éclaire aux phares du véhicule. Nous débouchons sur la route de Zebboudja que nous connaissons bien pour l’avoir souvent emprunté. De jour comme de nuit.

Ali Laïb