BOUGUERRA, LE BANDIT D’HONNEUR DE JEMMAPES

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PAR MOHAMED TIAB

 Bouguerra ben Belkacem ben Derradji est né vers 1850 dans la région Jemmapes (aujourd’hui Azzaba) dans la wilaya de Skikda (ex-Philippeville). Ce jeune homme de pure souche algérienne, âgé de près de 28 ans, las des pratiques racistes et inhumaines pratiquées à l’encontre de ses coreligionnaires par l’administration coloniale, décida de passer à l’action et rendre justice de lui-même. Il constitua un groupe de jeunes gens épris de liberté, composé principalement d’Aïssa ben Mohamed et Aïssa ben Tayeb. Il sema une grande panique dans les milieux européens dans les arrondissements de Philippeville et Guelma (province de Constantine). Vu l’audience grandissante de ses actions spectaculaires, toute la presse paraissant en Algérie ou en France en parlait. «Le journal des débats politiques et littéraires», «La Presse», «Le Petit Parisien », «Le Petit Journal» et «La Lanterne» s’emparaient du sujet pour tenir au courant leurs lecteurs de tous les mouvements de l’homme de Jemmapes, Bouguerra ben Belkacem ben Deradji.

Pour ramener les choses dans leur contexte de l’époque, nous avons choisi pour nos lecteurs des articles de presses parus dans les colonnes de journaux français qui nous entretiennent sur le parcours du courageux jeune homme de Azzaba qui avait tenu en haleine durant plusieurs années toute une administration lancée à ses trousses. «La Presse» du 18 septembre 1877, page 4, sous le titre : «Bande de brigands en Algérie» livre à ses lecteurs l’article suivant :

 

«Depuis quelque temps, une véritable bande de brigands remplit de crimes et méfaits de toute sorte la province de Constantine et particulièrement les arrondissements de Guelma et de Philippeville (Skikda, ndlr). Plusieurs assassinats ont été commis sans qu’on ait pu arrêter les coupables. Quelques-uns d’entre eux viennent de tomber entre les mains de la justice d’une façon inattendue.

Le surlendemain d’un double assassinat, commis sur un indigène et sur un nommé Portelli, un Arabe se présente chez M.Camilliéri, épicier à Jemmapes (Azzaba, ndlr), pour acheter une boite de cirage. Cet honorable négociant, peu habitué à vendre des marchandises de cette espèce aux indigènes, le questionna et, sur la réponse que le cirage devait servir à noircir une malle, Camilliéri regarda attentivement l’indigène et s’aperçut qu’il avait, à la naissance des cheveux, des traces de noir.

Les assassins de Portelli ayant eu le visage barbouillé, il lui vint aussitôt à l’esprit que son interlocuteur pouvait bien s’être imparfaitement lavé et être un des coupables, il fit part de ses soupçons et l’acheteur de cirage fut arrêté.

Le détenu, habilement interrogé, finit par avouer, après les plus grandes réticences, qu’en effet, il faisait partie de la bande Bou Guerra, qui était un des acteurs dans l’assassinat Portelli, et que le crime du camp d’El-Diss, l’assassinat du Maronite et autres avaient été commis par les mêmes malfaiteurs.

L’interrogatoire continuant, il dénonça plusieurs de ses complices, dont deux étaient arrêtés le soir même, un troisième le lendemain. La bande est beaucoup plus nombreuse qu’on l’avait cru jusqu’ici, et la justice, assure t-on, a procédé déjà à l’arrestation de plus de vingt Arabes. Malheureusement, Bou-Guerra, l’âme de la dangereuse association, aurait réussi à s’échapper, quelques personnes disent grièvement blessé.

Il est parti aujourd’hui de Philippeville pour Jemmapes un détachement de chasseurs à pied, et de Constantine un détachement de cavalerie. Ces troupes sont destinées à opérer contre les bandits et à la surveillance des prisonniers.

Les autorités judiciaires de Philippeville sont sur les lieux et continuent une enquête qui, certainement, aboutira, étant donné les aveux déjà faits et la voie de dénonciation dans laquelle sont entrés plusieurs inculpés. Aussitôt que l’indigène prisonnier eût fait connaître à M. Robert, juge de paix, quelques-uns de ses complices, M. Robert monta à cheval et, accompagné de deux gendarmes et de deux spahis, avant que les assassins fussent prévenus de l’arrestation de leur ami, il se trouvait aux environs de leur campement.

Comment se passa la rencontre? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il s’empara des coupables et les emmena à Jemmapes, où ils sont sous bonne garde. Une conduite aussi courageuse est au-dessus de tout éloge.»

L’arrestation de Bouguerra

Le même organe de presse, dans son édition du 7 novembre 1877, relate dans le détail l’arrestation du célèbre bandit d’honneur Bouguerra dans l’article suivant :

«ALGÉRIE. On écrit de Philippeville : 

Hier, 28 courant (28 octobre 1877, ndlr) à sept heures du matin, le bruit se répandait en ville que le terrible assassin, le féroce Bouguerra, avait été pris dans les environs d’El-Arrouch (El Harrouch aujourd’hui, ndlr).

Les autorités ayant gardé le silence sur cette capture, de peur que quelque tentative de délivrance ne fût faite par ses acolytes, la population ne s’arrêta pas à ce bruit, lequel, du reste, avait circulé à plusieurs reprises à Philippeville, Constantine et Bône.

A huit heures précises, donc, une heure après, une diligence escortée de quatre gendarmes, quatre spahis à cheval et d’un peloton de chasseurs à pied, dans l’intérieur de laquelle se trouvaient un Arabe et trois gendarmes, passait les portes de Philippeville.»

Le nom de Bouguerra fut prononcé par plusieurs personnes sur le passage de la diligence et, quelques secondes après, cette dernière était entourée de plus de cent cinquante curieux. La nouvelle se répandit alors avec une telle rapidité, qu’avant que la diligence fût arrivée à la porte du tribunal, plus de cinq cents personnes stationnaient déjà sur le parcours de la rue de Constantine.

Arrivé des premiers à la porte de la prison, j’ai pu voir de près ce féroce bandit, terreur de la contrée depuis plus de cinq ans. C’est un homme de vingt-sept à vingt-huit ans, grand, maigre, mais musculeux.

Lorsque ses pieds furent débarrassés des chaînes, il s’arrêta un moment sur le marchepied de la diligence, salua, et levant ses mains garrottées en l’air, il salua de nouveau la foule et marcha d’un pas ferme vers le geôlier.

Sa capture est due un de ses amis qui l’a reçu chez lui et que l’appât d’une forte prime promise a poussé à la livrer à la justice.

Depuis hier, son nom est dans toutes les bouches. C’est avec uns grande joie que tout le monde en parle ; nos colons surtout en sont très heureux, car ils pourront dorénavant vaquer à leurs affaires et parcourir les routes de Jemmapes, El-Arrouch et Philippeville en toute sécurité.

D’après les on-dit, Bouguerra serait entré dans la voie des aveux ; jusqu’à présent, sept crimes connus lui sont attribués, et il est probable que l’instruction en dévoilera d’autres inconnus jusqu’à ce jour.

Les deux derniers assassinats, celui du malheureux Barthe, qui laisse une veuve et quatre enfants ; et celui du voiturier Portelli, avaient jeté la consternation dans tous nos villages ; mais aujourd’hui la joie rayonne sur toutes les figures, car tous nous avons l’espoir de voir bientôt le bandit Bouguerra et ses complices payer de leur vie les crimes horribles qu’ils ont commis.

 

Trahi par son hôte

Un autre organe de presse, «Le Gaulois», quotidien français paraissant à Paris, dans son édition du dimanche 11 novembre, annonce lui aussi à ses lecteurs la nouvelle de l’arrestation de Bouguerra ben Belkacem, dans un article bourré de mensonges télégraphié à partir de Constantine en date du jeudi 8 novembre 1877 :

«Bou-Guerra, le Fra-Diavolo arabe qui tenait sous sa domination toute la région de Jemmapes, depuis deux  ans et demi, vient d’être arrêté  grâce à M. d’Orgeval, le préfet du département (Constantine, ndlr). Bou-Guerra, voleur émérite, était un bandit d’amour qui tuait de jeunes Arabes pour les violer ou après les avoir violées, et qui détroussa les voyageurs sur la route.

Il fallait amener les arabes à livrer ce bandit ; c’est ce que le préfet est parvenu à faire en promettant des récompenses à quelques-uns et en terrorisant les autres.

C’est un indigène du douar des Ababa, nommé Ben-Merzoug, qui a pu s’emparer par surprise du bandit et l’amener à El-Arrouch.

L’arrivée de Bou-Guerra à Philippeville, connue dimanche (4 novembre 1877, ndlr) de bonne heure, y a produit une émotion indescriptible. Une partie de la population se porta sur la route de Constantine au-devant de la diligence d’El-Arrouch qui amenait le célèbre bandit.

La voiture, escortée de gendarmes et de cavaliers indigènes, où était M. Carde, administrateur d’El-Arrouch avec le prisonnier garrotté, s’arrêta avant d’entrer en ville, et M. Bellot des Minières, notre nouveau sous-préfet, qui a déployé beaucoup de zèle dans cette affaire vint féliciter chaleureusement son subordonné sur son importante capture».

Un autre quotidien, «Le Journal des Débats politiques et littéraires» du mardi 13 novembre 1877 donna dans sa page à ses lecteurs beaucoup de détails et de précisions sur cette arrestation.

«On nous écrit de Constantine, le 6 novembre»

Un redoutable bandit arabe, surnommé Bou-Guerra, c’est-à-dire le père de la tempête, vient d’être saisi aux environs d’Et-Arrouch, arrondissement de Philippeville. L’administrateur civil de cette localité ayant été informé que ce dangereux malfaiteur était caché dans un douar des Ouled-Hababa, situé entre El-Arrouch et Constantine, s’était secrètement abouché avec l’indigène chez qui le brigand était réfugié, et avait concerté un plan pour s’emparer de lui.

L’opération n’était pas facile et sans péril. Bou-Guerra est un homme de vingt-huit à trente ans, doué d’une grande force musculaire et en même temps d’une agilité extrême. N’abandonnant jamais ses armes, il portait un fusil Lefaucheux à deux coups, un revolver à six canons, un pistolet français à deux coups et un poignard. Il mangeait et dormait, dit-on, le revolver au poing.

Depuis trois ans, aussi redouté des indigènes que des colons européens, il répandait la terreur dans le district d’El-Arrouch. Il s’absentait de temps à autre et allait à Tunis renouveler ses munitions et dépenser le fruit de ses rapines, se pavanant dans des vêtemens (sic) brodés d’or et de soie, avec les allures d’un riche citadin. Le consulat français à Tunis épiait ses allées et venues sans avoir pu transmettre des renseignemens (sic) positifs. On lui attribue des vols innombrables ; jamais il n’a reculé devant un meurtre, et on l’accuse de quinze assassinats.

On n’a pu se saisir de lui que par trahison. Disons tout de suite que l’indigène chez lequel il recevait l’hospitalité, et qui a réussi à le garrotter et le livrer à l’autorité française, ne semble pas avoir agi par cupidité, il n’a stipulé aucune condition d’argent. C’est la prudence et peut-être le remords qui ont surtout pesé sur sa détermination. On ne distingue pas toujours du premier coup les mobiles qui règlent la conduite des Arabes entre eux et vis-à-vis de nous.

La bête noire de l’administration

L’administrateur civil nouvellement installé à El-Arrouch est connu des indigènes comme un homme très au courant du langage et des mœurs du pays, très vigilant et très énergique. Il était déjà averti que Bou Guerra avait été accueilli dans une tente des Ouled-Hababa; une punition exemplaire ne pouvait manquer d’être bientôt infligée à celui qui avait donné asile à ce malfaiteur. L’indigène compromis est un vieillard, il avait reçu chez lui Bou Guerra plusieurs fois peut-être même avait-il participé à quelque acte de brigandage. Il a voulu, en le livrant, s’assurer une amnistie anticipée et se créer des titres à la bienveillance de l’administrateur d’El-Arrouch, à qui il a demandé une déclaration qui le couvrit pour ses rapports antérieurs avec le bandit.

Voici de quelle manière s’est effectuée cette arrestation si importante pour la sécurité de la contrée : Bou-Guerra était assis dans la tente de son hôte, sans, avoir quitté, selon sa coutume, aucune de ses armes, défiant et sur ses gardes, malgré ses relations anciennes avec les habitans (sic) du douar. Deux individus, jeunes encore, entrent dans la tente; le bandit se met aussitôt sur la défensive. Le maître de la tente dit alors : «C’est mon fils et mon neveu qui viennent, sur mon invitation, assister au repas que je vous offre, pour vous servir. Si leur présence vous cause de l’ombrage ou vous importune, je vais les faire sortir.»

Piqué dans son amour-propre, Bou Guerra haussa les épaules d’un air dédaigneux et dit : «Ils peuvent entrer».

Le fils du vieillard est d’un caractère ouvert et jovial pendant le repas, il causa avec entrain et réussit à plaire à Bou Guerra. Lorsqu’il vit sa défiance assoupie, il l’interrogea sur ses habitudes, sur ses armes, sur la manière dont il les portait, sur là possibilité de marcher vite et de courir sans être gêné et alourdi par cet arsenal. Comment portes-tu le fusil. Où places-tu le revolver, le pistolet, le poignard ? Bou-Guerra donna complaisamment les explications demandées sur un ton enjoué. Le jeune homme ne se montra pas convaincu et proposa adroitement de faire sur lui-même l’expérience du placement des armes.

Le bandit, gagné par l’abandon et la gaîté de l’entretien, arrangea lui-même le fusil en bandoulière sur le dos du jeune homme. Celui-ci se mit alors à marcher d’un air triomphal en s’écriant : Je suis Bou Guerra, le terrible Bou Guerra. Tremblez, arabes, Bou Guerra est devant vous ! Les rires éclateront, et Bou Guerra lui-même s’amusa beaucoup des allures de matamore du jeune homme. Enhardi par le succès de sa ruse et continuant ses grotesques rodomontades, le fils du vieillard prit successivement le pistolet, le poignard, enfin le revolver. Il fit encore deux ou trois tours au milieu des éclats de rire de l’assistance, puis tout à coup, il se précipita hors de la tente.

C’était le signal convenu. Les rires cessèrent instantanément. Bou Guerra se leva pour courir après le jeune homme; le vieillard le saisit par une jambe et le fit tomber, un troisième spectateur se rua sur lui ; la lutte fut violente, le bandit mordit son adversaire à l’épaule et arracha le morceau. Enfin, des secours arrivèrent, et l’on parvint à le garrotter solidement.

Il était environ onze heures du soir ; sans perdre de temps, on le plaça sur un mulet et on le conduisit à El-Arrouch où l’administrateur civil attendait dans la plus vive anxiété. On le mit sous bonne garde, et, le lendemain matin, on l’emmena à Philippeville, où il fut écroué à la prison.

La capture de Bou Guerra a eu un grand retentissement dans toute notre province. Depuis quelques mois on avait donné trop de publicité à des vols et à des actes de déprédation commis par les Arabes dans un grand nombre de villages européens. Les colons s’étaient émus ; on croyait la sécurité publique menacée, et de tous les côtés surgissaient des récriminations contre la nonchalance et l’inertie des autorités administratives. On cite un colon d’un des villages situés sur la route de Philippeville à Constantine, qui a dû sa nomination au conseil général pour avoir publié dans les journaux la liste des victimes des vols imputés aux Arabes, et restés impunis.

Aujourd’hui, la réaction dans le sens de la confiance est en rapport direct avec la facilité avec laquelle on s’était abandonné à la méfiance. Mais je crois que cette fois on a raison. L’arrestation de Bou Guerra, le châtiment exemplaire qui l’attend après sa comparution en Cour d’assises, feront réfléchir les malfaiteurs. D’autre part, la récompense qu’on ne manquera pas d’accorder à l’administrateur civil d’El-Arrouch sera un puissant encouragement pour les fonctionnaires de même ordre, placés dans les districts où la population indigène est beaucoup plus nombreuse que les colons européens».

L’article en entier fut repris par «Le Voleur illustré» du 23 novembre 1877, en pages 750 et 751 sous le titre «Les fastes  du crime».

Condamnés à la peine capitale

La condamnation à la peine capitale par le tribunal de Constantine fut rapportée successivement  par le Gaulois (édition n° 3504 du mardi 28 mai 1878, en page 4), Le Temps (édition n° 6250 du vendredi 31 mai 1878, en page 3), Le Figaro (édition n° 152 du 01 juin 1878, en page 2) et Le Rappel (édition n° 3005 du 2 juin 1878, en page 3). Le premier journal rapporte l’information de la condamnation de Bou Guerra en ces termes :

«Nous avons raconté, il y a quelques mois, l’arrestation d’un Arabe nommé Bou Guerra qui s’était rendu célèbre par de nombreux assassinats.

Les débats de cette affaire, qui a été jugée à Constantine (ouverture du procès le 22 mai 1878, ndlr), viennent de se terminer. Bou Guerra était accusé d’une douzaine d’assassinats ; à côté de lui figuraient ses cinq complices. Bou Guerra et quatre de ses coaccusés, déclarés coupables de nombreux vols et assassinats, ont été condamnés a mort. L’arrêt de la cour porte que l’exécution aura lieu à Jemmapes. Le sixième complice a été condamné à vingt ans de travaux forcés.

Le second quotidien (Le Temps) «gratifia» ses lecteurs d’un article sous le titre : «Bou Guerra et ses complices : quatre condamnations à mort.»

«La cour d’assisses de Constantine vient de terminer les débats de l’affaire Bou Guerra. Ce fameux bandit avait pendant plusieurs années terrorisé le canton de Jemmapes.

Arrêté une première fois le 1er  septembre 1876, ce brigand, profitant de la négligence de ses gardiens, avait pu s’échapper de la prison de Jemmapes. Bou Guerra était accusé de douze assassinats et de vols divers. A côté de lui comparaissaient cinq de ses complices.

Les débats de cette grave affaire n’ont pas occupé moins de dix audiences. Le verdict a été rendu dans la soirée de lundi (27 mai 1978, ndlr). Bou Guerra et trois de ses coaccusés, reconnus coupables sans circonstances atténuantes, ont été condamnés à la peine de mort. Le cinquième a été condamné à vingt ans de travaux forcés.

Le Figaro, en plus de l’information de condamnation, rapporte à ses lecteurs les noms des condamnés aux assises de Constantine :

«Alger, 28 mai. La Cour d’assises vient de prononcer cinq condamnations à mort contre Bou Guerra et quatre de ses complices qui, depuis un certain, temps, jetaient la terreur dans toute la province de Constantine.

L’accusation a prouvé quatre vols qualifiés, six vols de grand-chemin, douze assassinats, cinq tentatives d’assassinat, un viol et l’organisation d’une bande de malfaiteurs. Voici les noms des cinq condamnés ci-après :

Bou Guerra ben Belkhacem (sic), Aïssa ben Taïeb, Aïssa ben Mohamed, Bou Guerra ben Lahnimi. Le nommé Mohamed ben Messaoud a été condamné à vingt ans de travaux forcés. L’exécution des cinq condamnés aura lieu sur une des places publiques de Jemmapes.

«Sans faire le fanfaron, Bou Guerra déclare vouloir bien mourir»

L’exécution le samedi 7 septembre 1878 de Bou Guerra ben Belkacem et ses deux lieutenants Aïssa ben Taïeb  et Aïssa ben Mohamed fut rapportée en détail par le Petit Bulletin des tribunaux n° 385  du 29 septembre 1878 en page une, sous le titre : «Triple exécution en Algérie» :

«On écrit de Jemmapes : Bou Guerra, Ben Taieb et Aïssa ben Mohamed, condamnés à la peine de mort par la Cour d’assises d’Oran (erreur, de Constantine, ndlr) pour assassinat et vols ont été amenés, le 6 septembre (vendredi au soir, ndlr), à Jemmapes, entourés d’une nombreuse escorte.

Le cortège est arrivé à Jemmapes à une heure de l’après-midi. En descendant de voiture, Bou Guerra a fait trois ou quatre sauts les pieds enchaînés pour se dégourdir les jambes. Aussitôt enfermé dans la geôle municipale, il est gardé à vue, les fers aux pieds et aux mains.

Trente-deux gendarmes et des troupes gardent et font des rondes.

Bou-Guerra, en arrivant à la hauteur de Raz-el-Mas a dit aux gendarmes, en pur français : «C’est là que j’ai tué le spahis, je ne le regrette pas, si c’était à refaire, je n’hésiterais pas».

Ecroué à la geôle, on l’a laissé communiquer avec quelques personnes.

Bou-Guerra a avoué à ces personnes qu’il était l’auteur des assassinats du sphahis, de Garneret, de Merlery, du Maronite, du Maltais Portelli ; il s’est défendu d’avoir assisté à l’assassinat de Barthe, Il a ajouté que ce crime fut commis par des hommes de sa bande et a promis de les désigner demain matin au juge d’instruction.

Sans faire le fanfaron, il déclare vouloir bien mourir».

Il a tenu à dîner copieusement : un plat de couscous avec du mouton et quatre pastèques ont été servis aux trois condamnés. Bou-Guerra a mangé avec gloutonnerie. Après diner, ils ont bu du café.

Bou Guerra et Aïssa ben Mohamed ont chanté une partie de la nuit. Ben Taïeb était fort abattu. Aucun d’eux n’a dormi. De 3 à 5 heures, le juge d’instruction a recueilli les aveux des condamnés. »

A 5 heures, ils ont été livrés à l’exécuteur pour la toilette.

Bou Guerra est calme, impassible, il plaisante et rit. Aïssa ben Mohamed dit qu’il ne redoute pas la mort. Sa tenue est correcte.

Taïeb est affaissé, il geint. Bou Guerra l’encourage à bien mourir, puis le traite d’allouf.»

Bou Guerra insiste pour voir son père absent.

 

A six heures moins un quart le cortège se met en marche, les condamnés ont toujours la même contenance. L’échafaud est dressé au camp (ancien marché). Quelques Européens, très-peu d’Arabes. Ben Taïeb a été exécuté le premier, il s’est débattu une minute. Aïssa Ben Mohamed, très énergique, s’allonge de lui-même sur la bascule.

Bou Guerra, très pâle, se tord comme un serpent alors qu’il a déjà la tête sous la lunette.

Détail curieux, la tête de Bou Guerra, détachée du tronc, a, pendant trente secondes, d’un rire nerveux très-caractérisé. A six heures moins dix minutes, tout était fini».

Le journal Le Temps n° 6210 du vendredi 19 avril 1878, rapporte en page 2 que les auteurs de l’arrestation de Bou Guerra furent récompensés. Ce journal annonce l’information en ces termes :

«Sur les propositions du ministre de l’intérieur et du gouverneur général civil de l’Algérie, et aux termes d’un rapport approuvé le 16 avril 1878 par le président de la république, des médailles d’honneur, d’argent, 2° classe, ont été décernées en récompense d’actes de courage et de dévouement accomplis par les personnes dont les noms suivent :

«Messaoud ben Rabah, adjoint indigène des Ouled Derradj, et Abd Allah ben Salah Messikh, garde-champêtre dans le douar des Oulad Habada (commune mixte d’El Arrouch) ont arrêté, au péril de leur vie, un bandit des plus dangereux, Bou Guerra, qui répandait la terreur dans le pays.

M.T.

2 Commentaires

  1. Un très beau texte de mémoire.L Colonisation été pour notre peuple une histoire lourde de conséquence pour tous les Algériens et on en garde à ce jour les séquelles.

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