Hommage à Bahri Fatma née Belkadda

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Elle a mené un dur combat contre les affres de la vie

N’est pas seule héroïne la femme qui prit les armes pour défendre son pays contre l’ennemi ; n’est pas seule combattante la femme qui s’engagea dans la lutte politique pour s’émanciper ou améliorer son sort. Il est des femmes du terroir qui menèrent, dans l’anonymat le plus absolu, des combats d’une autre dimension, des batailles contre la misère, la fatalité, l’adversité et le sort, dans un combat inégal. Pour ces femmes, nous devons respect et vénération, et si elles n’ont pas reçu de médailles de leurs vivants pour travaux accomplis, elles méritent amour et considération. 

Nous aimerions aujourd’hui vous retracer la vie d’une icône de notre village, le parcours d’une femme hors pair, «la femme combattante», comme plait à beaucoup de gens de notre village à la qualifier. Son combat, elle le mena contre le sort qui s’acharna sur elle depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Sa lutte, elle l’a menée contre la malchance qui lui tint compagnie, comme nous allons voir, jusqu’à son dernier souffle. Son histoire mérite tout un roman, et en lui consacrant ces quelques paragraphes, nous lui rendons le dixième de ce qu’elle a fait pendant sa vie. Cette femme s’appelait Bahri Fatma née Belkadda.

 

Nous sommes au mois de décembre de l’année 1923, le 24 plus précisément. Ce jour-là, la veille de Noël, le petit garçon qui croyait recevoir un cadeau en annonçant la naissance d’une jolie petite au père, fut reçu tièdement. La cause ? La petite, née quelques minutes auparavant, était certes le premier fruit d’un mariage contracté entre le père, Kadda M’hamed, de Ouled Fares et Hantal Kheira, de Beni Ouzane, mais pas leur premier enfant, puisqu’ils étaient déjà mariés avant, chacun de son côté. Quand ils se sont rencontrés chez leur  patron, M. Rey, propriétaire foncier, le père avait déjà une fille de son premier mariage, et la mère, trois enfants. Alors, forcement, ils ne laissèrent apparaitre aucun signe de joie ou donnèrent l’impression d’être heureux d’accueillir cette jolie fille qui s’avéra être la plus belle de toutes. Et puis, ce jour-là, comme si la nature s’y mettait aussi, il pleuvait des cordes et il faisait un froid de canard dans le gourbi qui abritait le couple. C’est ainsi que débuta la vie de celle qu’on surnomma «Fatma».

Anonyme parmi des dizaines de petits autres enfants, «Fatma» s’adapta vite à ce rythme de vie qui, faut-il le souligner, s’appliqua à toute une génération d’indigènes soucieux de survivre dans cette Algérie des années vingt, ou pauvreté et misère se côtoyaient. De cette enfance, rien n’attire l’attention sauf le fait qu’elle aimait jouer nonchalamment avec les garçons et les filles de son âge. Outre ses frères et sœurs, il y avait beaucoup d’enfants dans ce petit quartier, limitrophe à la demeure du seigneur Français. Leurs parents se partageaient les différents travaux du domaine. Hommes et femmes n’avaient pas une seule minute à leurs consacrer tant les tâches qu’ils avaient à accomplir ne leurs laissaient guère le temps de s’occuper d’eux. Du matin au soir, sept jours sur sept, ils trimaient pour garantir logis et nourriture à leurs progénitures.

Quand il ne trouvait pas de quoi payer ses verres, il vendait tout ce qui lui tombait sous la main. «Fatma», femme Arabe docile et obéissante, ne disait mot. Elle souffrait en silence mais continuait comme même à vivre avec cet abominable insupportable mari qui rentrait chaque soir bourré jusqu’au nez.

Dès que Fatma atteignit l’âge de la puberté, ses formes se dessinèrent pour donner naissance à un joli corps que beaucoup de femmes enviaient, mais il était trop tôt pour songer au mariage. Néanmoins, cela ne tarda pas à venir. Deux ans plus tard, c’est-à-dire à l’âge de quatorze ans, des circonstances précipitèrent les choses. En effet, une de ses cousines, plus grande qu’elle de quelques années, ne cessait de la taquiner en répétant à tous ceux qui voulurent l’entendre que, malgré sa beauté et son magnifique corps, «Fatma» ne trouvait pas de prétendant. Chose qu’elle accepta mal, car à peine quelques semaines après, en voulant prouver à tout le monde qu’ils avaient tort, et plus particulièrement à sa cousine, et que rien ne lui manquait pour prétendre à un époux, elle donna l’accord à son père pour lier alliance avec un beau pari : un «Chaoui» de Batna. Militaire de carrière dans l’armée française, il fût affecté comme facteur dans notre village pour ses bons et loyaux services. Beau et élégant, à l’aise financièrement et instruit par-dessus le marché, il avait tous les atouts dans sa main. Seul inconvénient, son âge. Presque quarante ans. Le juge, chargé de parapher cette union, fût étonné au point de s’exclamer devant tous les : «Mais il a l’âge de son père… cette gamine !»

Fini la nuit de noces, fini les premières semaines de connaissance, voila le mari qui apparait sous son vrai visage. Un ivrogne, un grand des grands. Dès qu’il avait une minute de répit, le voila au bar en train de trinquer avec les quelques rares clients colons avec qui il se lia aisément d’amitié grâce à son statut de facteur et son verbe facile. Quand il ne trouvait pas de quoi payer ses verres, il vendait tout ce qui lui tombait sous la main. «Fatma», femme Arabe docile et obéissante, ne disait mot. Elle souffrait en silence mais continuait comme même à vivre avec cet abominable insupportable mari qui rentrait chaque soir bourré jusqu’au nez.

Pris au piège, elle ne pouvait pas divorcer, puisque c’est elle, en quelque sorte, qui s’empressa de se lier marier avec cet homme qu’elle prit pour un prince charmant. Cette vie déplorable dura une bonne dizaine d’années. Cependant, au début des années cinquante, ayant le foie atteint à force de trinquer, il finit par tomber gravement malade. Emmené d’urgence à «Saint Cyprien», des Attafs, il rendit l’âme quelques semaines après. Apprenant la nouvelle, Fatma sentit comme si on l’a soulagé du fardeau d’une montagne. Elle était si contente qu’elle ne se donna même pas la peine de récupérer la dépouille mortelle de son mari qui fût enterré sur place, au cimetière municipal d’El Attaf.

 

Nous sommes maintenant en 1962. Les colons s’apprêtent à partir, y compris «Madame Pierre» qui, faut bien le dire, ne ménagea aucun moyen pour garantir une vie décente à sa bonne, surtout les enfants. Pour cela, elle lui laissa sa maison avec tout ce qu’elle contenait, mais «Fatma» refusa d’y  s’installer par peur des hommes armés.

 

Cette expérience passée, et bien qu’elle était encore jeune et jolie, elle jura de ne plus jamais se marier. Les propositions, elle en a eu par dizaines, mais elle les déclina toutes. Elle consacra sa vie, désormais, à ses enfants : deux filles et un garçon. Pour subvenir à leurs besoins, elle trouva du travail comme bonne à tout faire chez «Madame Pierre», femme affable et généreuse. S’occupant de tout dans la maison, elle gagna vite sa confiance. Lors des soirées où elle invitait cousins et voisins, ils étaient tous éblouis de voir cette jolie Mauresque. «Mon Dieu, ce qu’elle est belle cette femme ! Ou l’as-tu déniché, Madame ?».

Cette nouvelle vie indépendante, stable et paisible dura cinq ans. En 1957, soit trois années après le déclenchement de la révolution, le mari de sa sœur tomba au champ d’honneur. «Fatma », sentant le devoir l’appeler, décida carrément de s’installer dans la demeure de sa sœur afin de l’aider à surmonter cette rude épreuve, laissant ses propres enfants aux soins de sa mère.

À peine quatre mois plus tard, un autre événement vint secouer la vie des deux jeunes veuves. Leur père mourra subitement. Seules, elles devaient affronter à la fois les aléas de la vie d’un côté et les agaceries du beau-père de sa sœur. Ce dernier, croyant avoir droit à tous les biens laissé par son fils, mena la vie dure à sa belle fille, la menaçant chaque fois de la chasser de chez elle, et si ce n’était que le concours bienveillant des Moudjahidines et la peur d’avoir affaire à eux, il l’aurait jetée dehors, sans aucune considération pour ses petits-fils.

Nous sommes maintenant en 1962. Les colons s’apprêtent à partir, y compris «Madame Pierre» qui, faut bien le dire, ne ménagea aucun moyen pour garantir une vie décente à sa bonne, surtout les enfants. Pour cela, elle lui laissa sa maison avec tout ce qu’elle contenait, mais «Fatma» refusa d’y  s’installer par peur des hommes armés. Elle n’avait pas le courage de prendre une cuillère, pensant qu’elle a toujours vécu dans le besoin et ce n’est pas le legs laissé par la Française qui allait changer son destin. Elle rejoignit sa maison, chercha et trouva du travail comme femme de ménage dans une école primaire pendant la journée et le soir dans la poste. Ce double travail ne lui laissa guère le temps de s’occuper de ses enfants qui, fort heureusement l’une était déjà mariée et l’autre s’apprêtait à le faire. Quand au garçon, le seul qu’elle avait et sur lequel elle fondait un grand espoir pour l’aider un peu, décida tout à coup à partir travailler à Arzew dans la nouvelle usine de pétrochimie comme contremaitre.

Sitôt son fils parti, elle se donna beaucoup de peine à penser au trousseau de sa deuxième fille qui s’apprêtait déjà à se marier l’été prochain. Tant bien que mal, et avec l’aide de sa sœur, veuve de martyr, elle réussit à lui assurer de belles noces, et ce n’est qu’une fois installée dans sa nouvelle maison à El Asnam qu’elle pensa qu’enfin, elle pouvait prétendre à une vie paisible comme tout le monde, ou du moins semblable aux  femmes qu’elle avaient comme amis ou voisines. Mais il était écrit que Fatma ne reconnaitra jamais le repos tant qu’elle était en vie.

 

A force de se répéter, les enfants apprirent par cœurs la leçon : Ne jamais commettre de fautes afin de ne donner à personne la chance de dire qu’ils ont été éduquées par une femme. A la moindre bêtise, elle leur donnait la fessée ou leur pinçait les genoux jusqu’à ce que la couleur de peau devienne noire bleutée.

 

A peine deux années de tranquillité et voila un autre problème qui vient perturber sa vie et la contraindre à plus d’efforts. En effet, croyant que tout s’est arrangé, un malheur lui tomba dessus. Sa fille cadette, un peu plus de 23 ans, revint à la maison natale, divorcée avec  quatre enfants. Fatma ne savait que faire, ne trouvait quoi dire. Son mari décédé,  son fils parti, elle ne pouvait en aucun cas persuader son gendre à revenir à de meilleurs sentiments pour garder ses enfants. Elle n’avait d’autres choix que de soumettre à la volonté du Tut Puissant.

Mais à chaque chose malheur est bon. Les petits enfants qu’elle vient d’adopter comme ses fils égayèrent petit à petit son foyer et donnèrent de la joie et de l’ambiance à une maison vouée au silence après le départ de ses occupants. Ils la poussèrent aussi à un autre combat, un autre défi : les élever et leurs donner une bonne éducation pour que leur père ou quiconque ne trouverait pas mot à dire. Cela devint une obsession chez elle, voire un complexe. A force de se répéter, les enfants apprirent par cœurs la leçon : Ne jamais commettre de fautes afin de ne donner à personne la chance de dire qu’ils ont été éduquées par une femme. A la moindre bêtise, elle leur donnait la fessée ou leur pinçait les genoux jusqu’à ce que la couleur de peau devienne noire bleutée. Ses mains, forgées à force de travail, étaient telles qu’on dirait des étaux.

Réglées comme une horloge, ses petits-enfants avaient des instructions à suivre à la lettre selon un emploi du temps bien déterminé pendant toute la semaine. Ne jamais rester dehors après cinq heures en hiver ; ne jamais passer la nuit en dehors de la maison ; faire impérativement la sieste pendant l’été ; ne pas fréquenter les mauvais garçons ; réviser les leçons et faire les devoirs la veille, jamais le matin. Ne jamais donner à personne l’opportunité de leur faire des remarques ou de dire du mal sur eux. C’était là quelques notions de l’éducation de cette femme illettrée dont je me souviens toujours mais dont j’ai eu du mal à les appliquer sur ma propre progéniture aujourd’hui. Le résultat de tout cela ?  Des enfants à citer en exemple dans le tout quartier et puis plus tard dans tout le village. C’est que cette femme était notoire dans le village : elle donnait à manger à tous les enfants du village à la cantine de l’école et plus tard à leurs pères dans la cimenterie qui venait d’ouvrir ses portes en cette fin des années soixante-dix.

Une terrible épreuve l’amputa d’une partie d’elle-même et la blessa au plus profond de son cœur, la mettant face à un deuil très douloureux. Ce jour-là, c’est son monde qui s’est subitement écroulé.

Mais en dépit de tout ce qui lui est arrivée pendant sa vie précédente et s’il fallait peser toutes les souffrances que cette femme a subies jusque-là avec le malheur qui s’abattit sur elle ce jour du printemps de 1974, il les sous-pèserait tous. Une terrible épreuve l’amputa d’une partie d’elle-même et la blessa au plus profond de son cœur, la mettant face à un deuil très douloureux. Ce jour-là, c’est son monde qui s’est subitement écroulé. Son fils, 35 ans, plein de santé et de jeunesse, eut un malaise dans la station thermale de Bouhanifia où il passait quelques jours de vacances. Transporté d’urgence à l’hôpital d’Oran, il rendit l’âme quelques heures après son admission aux urgences. Les circonstances de sa mort restent encore non élucidés jusqu’à ce jour. A la pauvre paysanne venue de loin, sans liens ni membres influents l’accompagnant, on dira qu’il a contracté une pneumonie en ajoutant que telle était son destin.

Comme pour bien l’achever, sa belle-fille refusa d’enterrer son mari loin de chez elle. Native et habitant à Arzew, elle rejeta toutes les propositions qu’on lui a faites, et malgré toutes les supplications de sa belle-mère, la bru ne céda pas. Revenue bredouille chez elle, une nouvelle vie sombre allait commençait pour elle. C’est pour vous dire qu’il y avait un avant et un après la mort de son fils pour plusieurs raisons.

N’ayant que lui comme garçon, le considérant tel un frère au lieu d’un fils à cause de cette petite marge de différence d’âge entre eux, quinze années à peine, elle n’a pas eu le temps d’assouvir sa présence dans le foyer familial. Et puis, sans l’avouer, elle attendait le jour où il sera homme pour remplacer son père, mort dix ans plus tôt. Mais comble de désespoir, petit garçon deviendra grand et le voila qui met les voiles pour aller ailleurs chercher du travail, la laissant seule avec une vieille mère, dans une maison devenue soudainement vide après tant d’années de joie et de gaieté.

Tous les matins, en se réveillant, elle recevait un coup de poignard qui lui rappelle que son enfant est mort. Et elle se demandait si elle allait terminer la journée. Elle l’évoquait à chaque instant ; elle le pleurait dans chaque coin. Elle passa ainsi ses jours allongée à ne rien faire, à ne penser qu’à lui, puisque rien d’autre ne comptait désormais. Son deuil dura plus trois ans mais la blessure dans son cœur durera toute une vie.

Avec le temps, toutes les blessures s’estompent. Comprenant enfin que la tristesse n’était plus de mise, elle dirigea tous ses efforts vers ses petits-enfants, devenus grands. Il fallait penser à leur avenir. Son travail à la cantine de l’école lui permettant d’être plus proche d’eux et de leurs enseignants, elle suivit leur scolarité mieux que le plus averti des hommes. Un mot gentil par-ci pour le maître d’Arabe ; une assiette d’haricot de plus pour le maître de Français et les voila prêt à affronter la vie. Licence en poche pour l’ainé, stage à l’institut de l’Éducation pour les deux autres, et les voila tous trois professeurs comme elle a toujours souhaité. Quant à la fille, jugeant que sa place était mieux dans son foyer, elle la maria. Seule la santé de sa vielle mère, presque centenaire, l’inquiétait un peu.

Et puis, son nouveau travail à la nouvelle cimenterie, mieux énuméré que celui de l’école, ne lui laissa guère le temps de penser à autres choses. Très vite apprivoisée par les travailleurs qui l’appelaient tous «Tante» pour certains, «Mère Fatma» pour d’autres, elle considérait cela comme une bénédiction d’Allah qui l’a compensée de centaines de fils au lieu d’un seul.

Au crépuscule de sa vie, restée avec l’ainée de ses petits-enfants, elle pensa avoir trouvé enfin le bonheur pour lequel elle a tant espéré. Retraité depuis plus de vingt ans, plus ou moins en bonne santé, elle passa une quinzaine d’années, les plus belles de sa vie peut-être, dans la sérénité, en souhaitant toutefois d’accomplir le pèlerinage aux lieux Saints. Mais la volonté de Dieu en a voulu autrement. Il était écrit que «Fatma» ne connaitrait jamais la béatitude. Cinq ans avant sa mort, elle fera une chute qui lui brisa le bassin et la contraignit au lit et, deux années plus tard, elle contracta la maladie d’Alzheimer qui ne la quitta plus jusqu’à la fin de ses jours. Priant dans ses heures d’éveil, pleurant dans son inconscience, elle finit par rendre l’âme au seigneur un jour d’octobre de l’année 2013. Ella avait exactement 90 ans. C’est ainsi que s’acheva la triste vie d’une femme qui n’a connu que la lutte et la souffrance. C’est ainsi que s’acheva la vie de «Ma Mère».

Slimane Bentoucha