Merdjet Sidi Abed

Un reportage de Ali Laïb

Les immenses étendues d’eau de Merdjat Sidi Abed ne sont plus que désolation. Asséchée, la terre marneuse se craquèle, faisant ressortir tout son sel, qui empêche toute vie animale. Ou presque. Quelques cigognes esseulées sont rassemblées autour de ce qu’il reste du plan d’eau, guettant des proies qui se font rares. Tout comme les bécassines, les aigrettes et les autres oiseaux aquatiques, si nombreux il y a encore quelques mois, qui ont maintenant déserté les lieux.

Deux groupes d’adolescents, munis de massues cloutées, chassent ou plutôt assomment sans pitié les grosses carpes coincées dans les rares endroits où le niveau de l’eau leur permet encore de respirer. Le menu fretin ne les intéresse pas. Ces jeunes gens viennent du village de Merdjet Sidi Abed, ils prennent le relais des pêcheurs professionnels qui ont depuis longtemps délaissé les lieux, préférant les eaux profondes du Gargar, le barrage qui surplombe Oued Rhiou et où les réserves d’eau culminent à plus de 250 millions de mètres cubes. Rien à voir avec l’aridité saline de la «Merdja» où il n’y a plus de poissons à prendre. Cela se voit au village éponyme où, sur la dizaine de poissonniers plus ou moins légaux, il n’en reste que deux qui survivent tant bien que mal à cette crise cyclique qui voit les eaux de la retenue d’eau s’évaporer sous l’effet du soleil et du manque de pluie. Cet été, le phénomène est d’une ampleur inégalée. S’il ne pleut pas d’ici quelques jours, il n’y aura plus d’eau, chose que les habitants disent n’avoir jamais vécue de leur existence.

L’année dernière, à la même période, Mohamed, l’un des premiers marchands de poisson d’eau douce établi à Merdjet Sidi Abed, a passé des moments difficiles. La marchandise devenait rare faute de prises suffisantes. Le niveau de l’eau étant très bas, à peine quelques centimètres, il devenait impossible aux pêcheurs de manœuvrer les barques. Il a fallu attendre les pluies de fin d’année pour que ces derniers puissent à nouveau jeter leurs filets dans les endroits les plus profonds de la Merdja, qui font tout au plus deux mètres. En été, l’eau bout littéralement, entrainant le dépérissement des poissons. Toutes les espèces ensemencées, notamment les énormes poissons introduits dans les plans d’eau et les barrages du pays, en ressentent les effets. Les barbeaux locaux, malgré leur résistance aux variations de température, meurent par dizaines de milliers.

Mais cette année, il n’a jamais rien vu de semblable, nous avoue-t-il. Nous aussi l’avons remarqué lors de notre virée dans la retenue d’eau asséchée où des milliers de cadavres de poissons pourrissent au soleil. Selon Mohamed, à la remontée des eaux, il faut ensemencer à nouveau le barrage en y introduisant des alevins par milliers. Il en faudrait, selon lui, des centaines de milliers pour repeupler cette zone humide et redonner quelque espoir aux jeunes du village dont une majorité s’adonne à la pêche et au mareyage. On rencontre même des familles entières de pêcheurs légaux ou de braconniers. Ces derniers utilisent de grosses chambres à air pour traquer la carpe et surtout la brème, le sandre et le black-bass dont raffolent les consommateurs locaux.

Catastrophe écologique

Le lac de Sidi Abed est une zone humide fréquentée par les oiseaux migrateurs. C’est un lieu de passage et de nidifications de nombreuses espèces. On y trouve des hérons cendrés, des bécasses, des bécassines, des canards à col vert, des oies et des cigognes qui côtoient des centaines d’autres espèces dont les flamants roses. Chaque hiver voit arriver sur ces lieux des colonies impressionnantes d’oiseaux qui n’ont d’autres prédateurs que leurs semblables… ou quelques gamins utilisant des tire-boulettes. Une végétation luxuriante pousse aux abords du lac, qui attirent de nombreux éleveurs de bovins et d’ovins. C’est aussi un sanctuaire pour nombre d’animaux terrestres qui trouvent nourriture et sécurité dans les immenses étendues de verdure bordant le plan d’eau.

Le subit assèchement du lac va certainement provoquer de profonds déséquilibres écologiques. Les premiers à en pâtir : les poissons et les oiseaux, en même temps que les petits animaux dont beaucoup sont en voie d’extinction. Cela ne réjouit guère Slimane, un retraité de l’enseignement qui passe le plus clair de son temps à pêcher dans ces lieux. Originaire de Oued Sly, il avoue ne pas comprendre comment une catastrophe pareille a pu survenir en un laps de temps très court. D’après ses constations, c’est la longue période de sécheresse qui a affecté la région en même temps que le pompage excessif des eaux du lac qui en sont la cause première. Les agriculteurs riverains arrosent avec excès leurs parcelles de terre dont la plus grande partie est réservée à la pomme de terre ou au melon, deux spéculations qui nécessitent d’énormes quantités d’eau.

Slimane croit trouver la solution : alimenter la Merdja à partir des eaux du Gargar, tout proche. Il suffit dit-il d’une simple canalisation pour réguler l’eau du lac de Sidi Abed et éviter le dépérissement de tout un écosystème naturel. Mais qui va y penser ?

Victimes collatérales

Il y a deux ans, la commune de Merdja Sidi Abed a décidé de dynamiser l’espace de détente et de loisirs construit aux abords du lac. Plusieurs investisseurs de la région ont été autorisés à exploiter des terrains pour y installer des attractions, des cafés et restaurants… et une petite ménagerie gérée par un pépiniériste originaire de Oued Rhiou. Cet espace, très appréciée par les enfants, abrite un véritable zoo où l’on peut trouver des autruches, énormes volatiles qui impressionnent les grands et les petits, des canards, des oies, mais aussi des chacals, des fennecs, des porcs épics, des hyènes et nombre d’autres animaux sauvages, difficiles à observer dans la nature. Il existe même une collection de coqs et poules originaires de différentes parties du monde.

Ailleurs, on peut trouver des petits trains, des manèges, des balançoires, une piscine où flottent des pédalos… Des travaux sont en cours pour le bitumage des pistes et d’un immense parking pouvant contenir des dizaines de véhicules.

L’engouement pour les lieux se manifeste surtout en fin de journée et durant les week-ends où l’on voit arriver des centaines de familles de Boukadir, Oued Rhiou, Relizane, Oued Sly, Chlef et Ouled Ben Abdelkader. De bouche à oreille, le lieu s’est fait connaître comme un havre de paix pour les familles en quête de fraicheur et de loisirs sains pour leurs enfants.

En engageant de simples travaux de débroussaillement et d’aménagement de voies d’accès, la mairie a permis la création de plusieurs activités commerciales et des dizaines d’emplois permanents.

Mais la nature en a voulu autrement. La sécheresse implacable qui a sévi tout au long de l’été a desséché le lac, véritable produit d’appel pour les touristes locaux en mal de dépaysement. Y a-t-il une solution pour la Merdja ? L’avenir nous le dira.

A.L.