Par Mohammed Guétarni

 «Iqra’» est une injonction coranique pressante émanant de l’Omniscient (Gloire à Lui) qui exige, de ses croyants que nous sommes, l’exécution. Plusieurs sourate exhortent à l’acquisition du Savoir si bien que le Prophète Mahomet (QSSSL) fait de ses détenteurs les dignes successeurs des prophètes.

 Que faut-il entendre par le vocable «culture» ? Pour d’aucuns, la culture est liée à des croyances religieuses (et parfois parareligieuses) ou des mythes qu’on attribue aux pouvoirs surnaturels alors qu’ils sont des innovations greffées à la religion originelle qui permettent aux membres d’un groupe social donné de se reconnaître. Ceci relève du domaine de la culture cultuelle ou traditionnelle dont l’objectif est de réguler les instincts de l’homme et ses pulsions. La culture appartient à l’espèce humaine dans son ensemble. L’homme est, donc, né pour vivre en harmonie avec la nature dans un état de culture dont il ne peut s’en défaire.

De nos jours, la culture a pris un autre sens : celui de la science et du progrès technique. Il serait hasardeux de tenter de les séparer tant ils font partie intégrante de la vie courante de tous les jours. Descartes compare la culture à un arbre dont les racines sont dans la métaphysique (c’est-à-dire la connaissance de la nature). Les branches sont la Mécanique, la Médecine et la Morale.

La culture est une fonction de l’esprit. A cela, nul ne disconvient. Sous nos cieux assombris par une crasse ignorance, l’intelligentsia, en tant que véritable ascenseur social, vit en rade du pouvoir qui l’exclut des grandes décisions inhérentes à la «Oumma». Il n’y a qu’à nous référer aux débats de la Constitutions dont ils ont été exclus délibérément. Le pouvoir semble mieux s’accommoder au conformisme qu’à l’esprit cartésien. Le divorce Savoir/Pouvoir, dans nos contrées, est consommé depuis des lustres parce qu’ils n’ont jamais fait bon ménage. Cela est résultat logique de la médiocrité. La pensée militante prime sur la pensée scientifique. Il n’y a qu’à constater le niveau d’instruction de nos «élus». Élus ? Que dis-je ? Les désignés en tête de listes. L’aridité culturelle est une grande pollution sociale dont souffre le pays. Elle provoque gravement la perte de toutes les valeurs essentielles et ouvre la voie aux opportunistes «de marque repérée» sans compétence ni scrupule. Ils n’ont aucune notion de la Raison ni de la Science ni moins encore de la Sagesse. En matière d’égo, ces arrivistes sont tous égaux.

«Force est de constater, hélas, que la fonction intellectuelle est sciemment dévalorisée dans notre pays par un Pouvoir qui fait la part belle à la «médiocratie», voire à la «mafiocratie» feignant ignorer que la matière grise (en tant que richesse renouvelable) vaut autant -sinon plus- que la matière première (non renouvelable)»

Le hiatus, sans cesse croisant entre les hommes du Savoir et ceux du Pouvoir, lézarde la société et fissure le moi national. N’importe qui peut devenir n’importe quoi jusque dans les hautes sphères de l’État (Parlement, Sénat) sans titres ni compétences. Cette situation ouvre l’ère de la décadence et conforte l’impossible édification d’une société équilibrée et cultivée avec des repères scientifiques clairement définis. D’où le chaos social actuel.

Si certains pointent un doigt accusateur sur le silence de l’intelligentsia nationale, il est loin –très loin– d’être un silence-coupable. C’est plutôt un silence-victime. Certes, dans les moments difficiles, la société se détourne du discours officiel creux et sans impact pour se tourner vers son intelligentsia. Cependant, lorsque celle-ci est bâillonnée ou son espace médiatique réduit en peau de chagrin, sa voix (voie) salutaire ne peut porter loin. Ce qui montre que la culture est en parfaite symbiose avec ce que la société aspire à réaliser. Sinon, elle est mystification comme l’est le discours officiel qui veut plus plaire qu’informer.

Force est de constater, hélas, que la fonction intellectuelle est sciemment dévalorisée dans notre pays par un Pouvoir qui fait la part belle à la «médiocratie», voire à la «mafiocratie» feignant ignorer que la matière grise (en tant que richesse renouvelable) vaut autant -sinon plus- que la matière première (non renouvelable). L’intelligentsia nationale va jusqu’à douter de son utilité vue son éviction voulue et maintenue par le pouvoir. Ce qui explique son malaise endémique, voire sa précarité.

La seule et unique entreprise de la production intellectuelle est bien «l’Université». Il n’est pas nécessaire de ratiociner sur son état des lieux ni de son personnel. A titre de rappel, professeurs et maîtres de conférences ont débrayé le 24 janvier 2006 pour dénoncer leurs conditions socioprofessionnelles de plus en plus défavorables au vu et au su des autorités. L’autisme des pouvoirs publics à leurs doléances n’arrange pas les choses. La mission essentielle de l’Université est de former l’élite intellectuelle qui assurera la relève de demain. Honnêtement parlant, est-elle en mesure de le faire, alors que les enseignants du supérieur manquent de tout ? Même leur statut passe de tiroir en tiroir pour éviter d’être étudié.

«Dans le temps et l’espace, l’avenir de toute société dépend de son éducation, de sa culture et  surtout d’un niveau élevé d’instruction afin de s’opposer aux traditions sclérosées qui freinent par leur immobilisme, toute tentative d’évolution»

La fuite des cerveaux algériens vers l’étranger n’est plus une simple actualité. Elle est devenue un phénomène dramatique. Selon la presse nationale, il y a 1500 enseignats-chercheurs, 3 000 informaticiens, 7 000 médecins dont 500 spécialistes qui exercent en France. Les autorités algériennes sont-elles frappées d’une telle cécité politique pour refuser de voir le danger que représente la pénurie endémique du personnel scientifique hautement qualifié, appuyé en cela par le départ en retraite de ceux qui sont restés au pays ? «Les cerveaux vont là où les cerveaux sont, les cerveaux vont là où l’argent est, les cerveaux vont là où l’humanité et la justice prévalent, les cerveaux vont là où la reconnaissance et la saine compétition sont assurées». (Kao). 

Pour éluder une telle calamité du pays, il appartient à l’État d’adopter une politique d’incitation attractive aux enseignants-chercheurs et aux doctorants établis à l’étranger pour réintégrer la pays. Le retour de ces derniers permettra, sans nul doute, d’améliorer la performance du système de l’enseignement supérieur à l’instar de certains pays émergeants tels que le Brésil, la Chine, l’Inde et bien d’autres.

Dans le temps et l’espace, l’avenir de toute société dépend de son éducation, de sa culture et  surtout d’un niveau élevé d’instruction afin de s’opposer aux traditions sclérosées qui freinent par leur immobilisme, toute tentative d’évolution. Elles permettent de battre en brèche les intérêts particuliers au profit général de la Patrie.

L’école redevient la voie royale de la réussite, non seulement scolaire, mais aussi et surtout sociale et nationale. De ce fait, le pays doit être remis sur les rails des normes universellement connues et reconnues que sont la compétence et le mérite

Pour ce faire, un débat intellectuel serein et ouvert, libre et démocratique devient une nécessité cardinale. Quant à l’autoritarisme politique et la confiscation de la liberté de penser –et par voie de conséquence de parler– bien qu’elle soit d’un autre âge, non seulement empêche une relève à laquelle aspire la société mais peut affecter sérieusement l’identité nationale et civilisationelle et accélérer la dépersonnalisation de l’Homme algérien. «L’absence de culture infantilise les mentalités et suscite des comportements primitifs[1]», disait justement  Mustapha Chérif.

Pour sortir des sentiers battus, l’Algérie n’a d’autres alternatives que de combattre énergiquement la médiocrité sous toutes ses formes pour reconsidérer le Savoir et ses détenteurs. L’école redevient la voie royale de la réussite, non seulement scolaire, mais aussi et surtout sociale et nationale. De ce fait, le pays doit être remis sur les rails des normes universellement connues et reconnues que sont la compétence et le mérite. C’est la Révolution de toutes les évolutions.

Pour ce faire, nos décideurs se doivent de faire du Savoir la deuxième religion de l’État après l’Islam –la religion de «Iqra’». L’avenir du pays en dépend. Faute de quoi, la médiocrité sera la norme nationale et se préservera encore un meilleur avenir au grand dam de l’intelligentsia qui continuera de fuir le pays. Nul besoin de rappeler que tout projet de société, aussi ambitieux soit-il, sera étouffé dans l’œuf par les opportunistes. Le résultat final sera l’échec de l’Indépendance pour laquelle plus de huit (8) millions martyrs se sont de sacrifiés pour que vive l’Algérie lorsque les nababs, qui nous gouvernent, aujourd’hui, ne seront plus de ce monde. ‘’Ouie’’, vive l’Algérie mais savante et démocratique, moderne et… évoluée.

M. G.

Docteur ès Lettres, université de Chlef.

 

 

 

 

  • Mustapha Chérif. Culture et Politique au Maghreb. Ed. Maghreb Relations. 1990. P. 21