Par Rachid Ezziane

Le mercredi passé, de passage à Alger, et me trouvant à un moment de la journée près de la librairie Chaïb Dzaïr de l’ANEP, je n’ai pas hésité d’y faire un tour littéraire. Parmi les livres présentés sur l’étal réservé aux nouveautés livresques, j’ai remarqué la présence d’un sympathique roman dont l’auteur ne m’était pas inconnu. Il s’agit de la dernière publication de l’écrivain Chélifois Abdelkader Guerine. Le titre est plus qu’attirant, je dirais même provocateur, en plus de son énigme, «Le bédouin d’Isabelle». Pour le commun des lecteurs, deux questions peuvent lui passer par la tête après la lecture du titre et avant de retourner le livre et lire la quatrième de couverture : qui est-il ce bédouin ? Et qui est Isabelle ?  Certes pour l’érudit, il ne pouvait s’agir que de l’histoire de l’écrivaine Isabelle Eberhardt.

Effectivement, c’est d’Isabelle Eberhardt que parle le roman de notre ami Abdelkader Guerine. Mais en vérité, c’est l’histoire de son mari Slimane Henni qui est relatée. Car les différentes biographies de la journaliste et écrivaine Suisse parlent peu de cet homme, qui était, comme l’explique Guerine, capitaine dans l’armée française durant les années 1890, issu de la région de Medjadja.

Dès l’avant-propos, le lecteur est invité, par un style poétique et énigmatique, à poursuivre la lecture. Déjà un poème, toujours dans l’avant-propos, est dédié à cette amour-union entre le capitaine Slimane et Isabelle.

«Elle est la lune qui embellit

Le ciel pendant mes layali,

Une rose sucrée au bon loukoum

Plantée au champ de mes noudjoum,

Une perle rare qui vaut le mell

Et les trésors de tout le Tell.

Elle est la source qui fait l’oued

Qui passe nourrir de blé mon bled…

[…] Elle est mon mal parmi les tribes

Auquel je n’ai trouvé toubib,

Une plaie cousue aux os assis

Perdu des pieds jusqu’à rassi,

Un rêve défunt terré sans âme

Pour espérer d’autres salam.»

Le roman est divisé en trois parties. Chaque partie en chapitres. Et c’est à partir d’Orléansville (Chlef) que commence la trame de l’histoire. Slimane Henni, qui était un natif de Medjadja, fils d’un grand notable de la vallée du Chélif de l’époque, se voit confier par sa hiérarchie militaire la mission d’accompagner une journaliste européenne de Batna à Orléansville. Il s’agissait, bien-sûr, d’Isabelle Eberhardt. Une fois arrivé à Batna, s’ensuit pour le pauvre «amoureux» Orléansvillois toute une aventure qui le mènera jusqu’en France pour demander la main de celle qui avait accaparé son cœur. Car, entre-temps, son père le «caïd» le reniera en tant que fils et les siens désavoueront ce mariage «contre-nature». Mais les cœurs, comme on sait, on leur raison que le rationnel n’en a point.

On y trouve aussi à la fin de l’ouvrage un chapitre intitulé : «Complément d’histoire où est relatée en résumé la biographie d’Isabelle Eberhardt».

Pour nous relater cette histoire et la rendre plus attrayante, Abdelkader Guerine s’est mis dans la peau de Slimane Henni, car c’est avec la première personne qu’il nous fait voyager dans ce lointain temps et même dans les âmes des personnages du roman.

Isabelle Eberhardt est morte emportée par la crue d’un oued à Aïn Sefra le 21 octobre 1904. Slimane Henni endeuillé par cette perte erra, dit-on, comme un fou durant plusieurs années, et jamais on ne sut ce qu’il advint de lui…

J’ai apprécié la trame de ce roman ainsi que le style avec lequel a été narrée l’histoire. Mais une question m’est restée en suspens, et j’aimerais bien que notre auteur Abdelkader Guerine nous en donne la réponse. Pourquoi «Le Bédouin d’Isabelle» ? (c’est surtout le mot bédouin dont je voudrais savoir sa signification). Peut-on en déduire par là que l’auteur insinue que lui aussi désavoue ce mariage, ou voit en lui un rabaissement de l’Algérien autochtone ?

Enfin, j’ai passé un agréable moment avec les différentes péripéties de ce roman qui se lit d’un trait tout en ayant l’impression d’avoir fait un voyage dans le temps et les sentiments…

R. E.

Le bédouin d’Isabelle

De Abdelkader Guerine

Roman. Editions ANEP, Alger 2017.