Par Mohamed Tiab

Voici le récit détaillé d’une histoire fantastique mais réelle qui s’est déroulée dans la wilaya IV historique (centre de l’Algérie) durant la révolution algérienne que nous avons jugé utile de rappeler à nos lecteurs et lectrices à l’occasion de la célébration du 63ème anniversaire du déclenchement du 1er novembre 1954.

Le récit que voici nous a est raconté par le commandant Lakhdar Bouregaâ, officier de l’ALN, dans son ouvrage (écrit en arabe) intitulé : «Les hommes de Mokorno», au chapitre titré «Des faits et des hommes».

C’est l’histoire invraisemblable qui est arrivée à un officier de l’ALN avec un loup. Cet officier n’est autre que le commandant Mohamed Téguia, né en 1927 à El Asnam et décédé en 1988. Historien, auteur de deux importants ouvrages sur la révolution algérienne : «L’Algérie en guerre», qui est en fait le condensé de sa thèse de doctorat de 3ème cycle) publié par l’Office des publications universitaires d’Alger (OPU) en 1976, et «L’Armée de Libération Nationale en Wilaya IV», publié aux éditions Casbah (Alger).

Après avoir milité au sein de la Fédération FLN de France, Mohamed Téguia a rejoint le maquis algérien. Il s’est spécialisé dans les transmissions en qualité d’opérateur. Alors chef du service de Propagande et d’Information (SPI) en wilaya IV, en août 1961, lors de la neutralisation du colonel Djilali Bounaâmaà Blida à la villa Colbi, il fut grièvement blessé et fait prisonnier au camp de Boghar où il séjournera jusqu’au mois d’avril 1962, date à laquelle il fut nommé membre du conseil de la Zone 2. Après l’indépendance, il a repris ses études en France et a soutenu un doctorat à l’université de Paris VII en juin 1974. Il a enseigné l’histoire à l’université d’Alger durant plusieurs années.

Cette histoire de loup est arrivée à notre éminent historien lorsqu’il était officier de l’ALN et secrétaire de la wilaya IV auprès du colonel Bounaâma.

Voici ce qu’écrit le commandant Bouregaâ : «Mohamed Téguia a été grièvement blessé à deux reprises pendant la guerre de libération. La seconde fois, c’était le 8 août 1961. Il était alors secrétaire de la Wilaya IV. Il fut blessé et fait prisonnier lors de l’accrochage qui a coûté la vie au chef de wilaya, Si Mohamed Bounaâma, au cœur de Blida.

Quatre mois plus tôt, en avril, il avait déjà été blessé dans un accrochage à Oued El Akhra, littéralement «l’oued de la fin du monde», au sud-est de Chréa, sur le versant sud des monts de Blida. C’était une région boisée, avec un terrain fortement accidenté.

Se traînant tant bien que mal avec sa blessure à la jambe, Mohamed Téguia s’est mis à l’abri, dissimulé par des buissons. Après avoir essayé d’arrêter l’hémorragie par un bandage de fortune, il s’est adossé à un arbre. Comme le terrain était en pente, il avait peur de glisser. Il mit ses pieds sur une grosse pierre, essayant de trouver, la position la moins inconfortable. Et il a entamé sa longue attente. Seule la nuit le sauverait.

Dans le feu de l’action, ses compagnons s’étaient dispersés. Il s’est retrouvé tout seul. Les unités françaises qui menaient un ratissage dans ce secteur étaient nombreuses. Il était hors de question de tenter un combat frontal. Les consignes étaient claires. L’ALN avait perdu trop d’hommes dans les batailles inégales pour se laisser entraîner dans des accrochages meurtriers. L’ordre de dispersion avait donc été donné, et un lieu de rendez-vous fixé. Mais Téguia, blessé, ne pouvait bouger. Il attendait donc la nuit, pour que les unités françaises rentrent. Il pourrait alors se traîner pour chercher de l’aide.

Mais la nuit venue, les unités françaises ont bivouaqué sur place. Un groupe de soldats français se trouvait à une vingtaine de mètres du buisson qui l’abritait. Il entendait distinctement leurs voix. Ils campaient tranquillement, discutant autour d’un grand feu.

Téguia était épuisé. Sa blessure le faisait souffrir. Elle l’affaiblissait considérablement. Sa jambe était raide. Le sang s’était coagulé, donnant à sa jambe une couleur et une allure inquiétante. Il faisait froid, et il n’avait rien mangé.

Il était dans un état de semi-conscience. Il n’arrivait pas réellement à dormir. C’était plutôt des évanouissements, durant lesquels il gardait une vague conscience de sa situation.

Il sentit vaguement qu’on le tirait par le pied. Une petite traction, suivie d’une autre, plus forte. Il avait auparavant senti une sorte de frottement contre sa jambe. Mais il n’avait pas vraiment conscience des faits. Il ne s’était pas réveillé. C’est la douleur, dans la jambe, qui l’a finalement réveillé. Il lui fallut plusieurs secondes pour reprendre ses esprits, et pour pouvoir distinguer ce qui l’entourait. Là, au milieu des buissons, un loup se tenait tout près de sa jambe. Ses yeux luisaient dans l’obscurité. Au bout d’un moment, le loup baissa la tête, mordit dans le bas du pantalon et commença à tirer. C’est le loup qui était à l’origine de ces frottements, une sorte de caresse qu’il avait ressenti sur sa jambe. L’animal léchait alors le sang séché qui collait au pantalon.

Maintenant, le loup semblait avoir des doutes. Il n’était pas sûr que sa proie était morte. Il voulait s’en assurer. Ou peut-être pensait-il que sa victime était morte, et essayait-il de la traîner vers son terrier.

Mohamed Téguia ne pouvait rien faire. Les militaires français étaient toujours là, à vingt mètres. Il ne pouvait tirer sur le loup. Il saisit une pierre, mais se rendit compte que s’il la lançait contre l’animal, elle risquait de provoquer un bruit qui pourrait attirait la curiosité des militaires. Et ce loup qui repartait à la charge, tirant encore et encore.

Curieusement, il y avait comme une complicité entre l’homme et l’animal sur un point : ne pas faire de bruit. Ne pas alerter les militaires français. L’instinct de survie chez l’homme, l’instinct du chasseur chez l’animal, les poussaient à une lutte silencieuse. Qui dura longtemps.

Téguia réussi à couper son buisson jusqu’au matin. Les militaires français levèrent alors le camp. Ils allaient plus loin, poursuivant leur ratissage. Ils pensaient que les éléments de l’ALN étaient déjà loin, et partaient à leur poursuite. Ils ne pouvaient imaginer que l’un d’eux était là, à quelques mètres, et qu’il suffisait de faire un petit tour pour le retrouver, presque agonisant.

Mais l’épreuve n’était pas finie. Il fallait survivre, dans cet endroit isolé, sans nourriture, sérieusement blessé de surcroit. Il ne pouvait même pas bouger. Par quel miracle Téguia a survécu ? Je ne la sais pas. Près de quarante-huit heures après sa blessure, des bergers le retrouvèrent, totalement épuisé. Ils le secoururent et alertèrent l’ALN qui le prit en charge. Il fut rétabli et reprenait ses fonctions quelques temps plus tard. Mais le destin s’acharnait sur lui. Le 8 août 1961, il était de nouveau blessé et fait prisonnier à la suite d’un accrochage à Blida. Il fut sauvagement torturé, et en a gardé des séquelles jusqu’à sa mort.»

M. T.