Par Mohamed Tiab

À l’entrée ouest de la ville d’El Attaf, se trouve la zaouïa de Sidi El Hadj Bencherki . Elle est située exactement au village de Bel Abbès, à deux kilomètres au nord d’El Attaf. Ce dernier village, créé en 1882 dans le cadre de la construction des colonies agricoles, prend tout d’abord l’appellation d’Ouled Abbès puis de Wattignies. Mais Ouled Abbès (à ne pas confondre avec l’actuel chef-lieu de commune éponyme situé lui dans la wilaya de Chlef) est très ancien et on y trouve beaucoup de ruines romaines dont celles de Tigava Castra, la cité antique.

Sidi El Hadj Bencherki, le fondateur de la zaouïa, de son vrai nom Bounadjar Bencherki ben Kaddour ben Kouider, est né présumé en 1831 à Zeddine, d’après l’extrait de naissance du registre matrice. D’autres sources mentionnent l’année 1823. C’est un descendant de la lignée d’Idriss El Asgher. Dès son jeune âge, il apprit par cœur le coran auprès de son père Kaddour. A la mort de ce dernier, il s’installa chez cheikh Belarbi, à Ouled Abbès, pour parfaire encore ses études en matière de Fiq’h et autres sciences islamiques. Une amitié solide et très étroite liait le maitre à son élève qui se solda par le mariage de ce dernier avec la fille ainée du cheikh. De cette zaouïa sortirent plusieurs élèves dont le fils du maître, cheikh El Hadj Belarbi, cheikh El Hadj Ahmed El Khouli surnommé Belhadj et cheikh Djilali ben Abdelhakem.

Sidi El Hadj Bencherki Bounadjar, qui décéda dans la nuit du lundi 14 janvier 1923, à l’âge de 92 ans, il a été inhumé le lendemain (mardi 15), eut seize enfants dont trois filles : Hadj Mohamed, Hadj Kaddour, Hadj Larbi, Hadj Iklil, Mohamed ben cheikh, Hadj Cheikh, Hadj Abdellah, Si Ziane, Si Benkhoukha, Si Brahim, Hadj Maâmar, Si Ahmed Belarbi, Si Mokhtar, Yakouta, Haoua et Meriem.

Il appartenait à la confrérie des Chadoulia qui comptait de nombreux adeptes dans les trois départements algériens (Alger, Oran et Constantine) ainsi qu’au Maroc. Chaque année, vers le mois de juin, des milliers de visiteurs rendent visite à sa zaouïa. Sidi El Hadj Bencherki, qui avait une influence certaine sur ses coreligionnaires, avait accompli le pèlerinage aux lieux saints de l’islam à deux reprises. En 1921, plus de 15 000 fidèles se rendirent chez lui solliciter sa «baraka».

Vers la fin de sa vie et compte tenu de son âge très avancé, il confia la mission à son fils Bounadjar Cheikh, conseiller municipal de la commune des Attafs en 1923, pour le représenter aux différentes cérémonies, commémoration et autres rendez-vous où sa parole était écoutée.

L’une de ses dernières sorties fut celle du mardi 15 mars 1921 lorsqu’il se rendit en voiture, en pèlerinage à Sidi Lakhdar, près de Mostaganem. Durant ce voyage, il était accompagné de ses fils et petits-fils. Plus de deux mille fidèles qui ont beaucoup d’estime pour le cheikh vénéré ont bloqué la procession régulière du cortège et ont entouré la voiture portant le saint homme avant son départ. Rappelons que ce voyage est le premier du genre effectué par Si Hadj Bencherki qui n’avait pas quitté son domicile depuis 25 ans, soit depuis 1896, alors qu’il avait l’âge de 65 ans.

Pour faire revivre et déguster les bons vieux temps à nos lecteurs et lectrices, nous avons jugé utile de mettre sous leurs yeux un compte rendu détaillé sur lepèlerinage maraboutique effectué dans la zaouïa par des milliers de musulmans. L’article est de Meziane Oussedik, correspondant de l’Echo d’Alger, publié dans les colonnes de ce quotidien dans sa livraison du 14 août 1938.

Plus de 30.000 pèlerins se sont rendus en une semaine au marabout Ben Cherki

«Le pèlerinage du vénéré marabout Sidi El Hadj ben Cherki s’est déroulé la semaine dernière. Comme chaque année, une foule considérable d’indigènes venus des douars les plus reculés du Chéliff, vint se recueillir à l’ombre de son mausolée.

En compagnie d’un groupe d’Européens d’Orléansville, de Malakoff (Oued Sly, ndlr), d’Oued-Fodda, des Attafs et même d’Alger, invités par son vénéré fils Si Mokhtar (fils de Bounadjar Hadj Larbi et petit-fils du marabout Bencherki, conseiller municipal à Carnot, décédé le 27 avril 1941, ndlr), héritier de son nom et de sa sainteté, nous nous sommes joints aux pèlerins et nous avons rendu visite à l’auguste vieillard (Bounadjar Hadj El Arbi, ndlr) qui voulut bien nous recevoir.

Le marabout Bounedjar Sidi El Hadj El Arbi ben Bencherki, chef actuel de la zaouïa, est un vénérable vieillard usé par l’âge.

Il attend, dans la prière et la méditation, l’heure de comparaître devant Allah avec la sérénité des saints de l’Islam. De sa voix presque éteinte mais très douce comme celles qui s’adressent souvent à Dieu, il dit le bonheur qu’il éprouve à recevoir des amis européens dont la visite ne peut que le remplir de joie.

Exergue 1  :

«Il aimait surtout les pauvres qu’il accueillait avec autant d’affabilité que des caïds ou des aghas. Les offrandes qu’on lui remettait étaient intégralement employées au soulagement des misères»

Puis, soutenu par ses enfants qui l’entourent de soins différents, il voulut bien paraître sur le seuil de son habitation pour permettre au reporter de l’Echo d’Alger de le photographier. Nous prenons congé de l’auguste vieillard et nous nous dirigeons vers le tombeau du vénéré Sidi El Hadj ben Cherki, son père. Ce tombeau fait de marbre et recouvert de brocart, se trouve dans une jolie «kouba» élevée en son honneur. Des talebs l’entouraient, récitant des versets du livre saint.

Enfin, nous nous répandons au dehors. Nous parcourons en tous sens l’immense camp surgi dans l’espace d’une nuit. Parmi les gourbis et les tentes, des marchands de galette, de pastèques et de melons, des cafetiers maures et des restaurateurs se démènent pour satisfaire une clientèle sans cesse accrue. Un astucieux cafetier européen a eu la bonne idée d’installer un comptoir pour permettre aux amateurs, après leurs dévotions, de déguster des boissons glacées.

A l’heure du diner, nous sommes réunis autour de tables dressées sous un hangar. Nous dégustons les mets variés, abondants et délicats qui nous sont servis avec le charme de l’hospitalité arabe. Le «clou» de ce pantagruélique repas fut un succulent méchoui préparé par un spécialiste.

Exergue 2 :

«Aux époques de sécheresse, les cultivateurs vont à lui et, infailliblement, ils obtiennent de l’eau. Evidemment, cette puissance lui vaut une énorme considération de la part des indigènes. Il l’emploie pour sauvegarder l’ordre autour de lui»

Des discours furent prononcés pour remercier la famille Ben Cherki dont l’hospitalité est devenue proverbiale dans toute la plaine du Chéliff. Ces nobles habitudes, les Ben Cherki les tiennent du créateur de la Zaouïa., décédé il y a dix-huit ans.

En effet, ce grand saint, dont le nom est prononcé avec vénération par ses disciples, avait l’habitude de recevoir chaque jour. Il aimait surtout les pauvres qu’il accueillait avec autant d’affabilité que des caïds ou des aghas. Les offrandes qu’on lui remettait étaient intégralement employées au soulagement des misères.

Les miracles de Ben Cherki, c’est cette générosité qui lui a attiré le pouvoir de faire des miracles. Certains de ces miracles sont fidèlement conservés par la tradition. On raconte qu’une femme et son fils se mirent en route pour se rendre auprès de lui. Arrivés à l’oued Chéliff, qu’ils devaient traverser à gué, ils constatèrent qu’il était considérablement enflé. Malgré leur effroi, ils se mirent à l’eau avec l’espoir que la protection du cheikh Ben Cherki ne les abandonnera pas. La femme put atteindre la rive opposée, mais l’enfant fut emporté par le courant. La malheureuse poursuivit sa route en pleurant. Arrivée auprès du Cheikh, elle lui conta son malheur. Mais ce, dernier lui sourit avec bonté et, écartant les pans de son burnous, il montra à la maman son fils sain et sauf.

Le chef actuel de la zaouïa (Hadj El Arbi, ndlr) a hérité de toutes les vertus paternelles. Aux époques de sécheresse, les cultivateurs vont à lui et, infailliblement, ils obtiennent de l’eau. Evidemment, cette puissance lui vaut une énorme considération de la part des indigènes. Il l’emploie pour sauvegarder l’ordre autour de lui.

On raconte que, il y a quelques années, d’audacieux cambrioleurs pénétrèrent chez le directeur des carrières des Attafs et emportèrent un coffre contenant de l’argent et des bijoux. L’enquête de la Sûreté n’aboutit à aucun résultat. Sidi El Hadj El Arbi intervint alors et menaça de maudire le voleur si le coffre n’était pas restitué. Quelques jours après, la victime retrouvait devant chez elle le coffre et les objets volés. Nous prenons congé du cheikh, de ses enfants, de tous les membres de sa famille qui nous font cortège jusqu’à nos voitures».

M. T.