Par Mohamed Tiab

Après l’exécution en juillet 1876 du célèbre bandit d’honneur Bouziane El Kalaï dont le souvenir vivace demeure à nos jours dans la mémoire collective des algériens qui le considèrent comme un grand résistant farouchement opposé à la colonisation française, un autre bandit d’honneur non moins célèbre apparaît, en 1881, dans la région d’Aïn Temouchent : Mustapha ben Bahi, né aux environs de 1855. L’une de ses premières actions fut la liquidation de son ex-patron, le colon Frédéric Daire qui l’avait employé comme berger.

Mustapha Ben Bahi allait sur ses 25 ans lorsqu’il avait décidé de passer à l’action. On s’en servait jusqu’à une époque récente de son nom pour faire peur aux enfants turbulents. Dès la nuit tombante, aucun habitant d’Aïn Temouchent ou des villages environnants n’osait sortir de chez lui. On se barricadait le soir chez soi, redoutant les attaques de Ben Bahi et sa redoutable bande. Son champ d’action s’étendait sur une longueur de plus de 80 km, allant des environs d’Oran à Aïn Temouchent et au-delà. Il s’est spécialisé dans la liquidation des colons et des suppôts de la colonisation française ou tout autre individu au service de la France.

Tous les moyens avaient été mis en œuvre pour s’emparer de Ben Bahi qui demeurait toujours insaisissable. Des brigades de gendarmerie spéciales avaient été envoyées à ses trousses pour fouiller et surveiller le pays, des troupes entières de soldats avaient été réquisitionnées pour organiser des battues. Mais toutes les recherches sont demeurées vaines et sans aucun résultat.

Quelques habitants de la ville d’Aïn Temouchent avaient eu l’idée de s’adresser à des chasseurs d’Oran et les faire inviter à se mettre à la recherche de Ben Bahi. Un assez grand nombre de ces chasseurs répondèrent à l’appel et battirent sans succès pendant plusieurs jours tous les environs d’Aïn Témouchent sans rien découvrir.

Le gouverneur général de l’époque, Louis Tirman, surnommé «le criquet d’or», pour couper tout contact entre Ben Bahi et les membres de sa tribu décida d’employer les grands moyens : la responsabilité collective qui consista en leur déplacement en masse vers d’autres régions d’Algérie. Plus de 400 hommes membres de la tribu furent expulsés dans la province de Constantine, près de Guelma, à plus de 800 kilomètres de leur pays habituel.

On lui tendit des pièges. On lui fit donner des rendez-vous par une femme qui avait été sa maîtresse. Mustapha Ben-Bahi n’y vint pas chez-elle. Il déjoua tous les traquenards. On avait même offert la prime faramineuse à cette époque de 4 000 francs à qui pourrait aider à le faire prendre vif ou mort. Mais toutes ces tentatives ont échoué. Les histoires les plus invraisemblables furent racontées à son sujet. On disait même qu’il avait dupé plusieurs fois les gendarmes qui le recherchaient. Il se promenait avec eux, leur fournissait des renseignements erronés. Et pendant ce temps, les exploits les plus audacieux de Ben Bahi continuaient au grand dam d’une administration française incapable.

Ben Bahi avait une manière à lui de liquider son monde presque toutes ses victimes ont eu la tête traversée par une balle. Voici, dans l’ordre chronologique, les dates les principaux exploits que Ben Bahi avait enregistrés pendant sa cavale de 1881 à 1883 :

Le 13 avril 1881, dans la soirée, le cadavre du nommé Frédéric Daire, colon à Chabet El Leham, est retrouvé dans un terrain qu’il était occupé à défricher. La tête était traversée par une balle. Ben Bahi était berger chez ce sinistre colon rendu célèbre par ses méfaits inhumains contre les arabes.

Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1883,1e nommé Larbi ben Dasna, qui avait succédé à Ben Bahi dans la garde du troupeau de Chabet El Leham, recevait un coup de feu dans sa tente et en mourait quelques jours après. Avant d’expier, il avait pu déposer et faire connaître que l’auteur de son assassinat était Mustapha Ben Bahi.

Le 17 mars de cette même année, le cadavre du nommé Abdelkader ben Attou était trouvé sans vie dans un sentier, dans la commune de Berkech. La tête de ce traitre était traversée par une balle.

Le 21 mars 1883, les nommés Liminana et Erdinger, d’Aïn Temouchent, partaient du village de Rio Salado (aujourd’hui El Malah) à pied, vers huit heures du soir, se rendant à Aïn Temouchent. Vers dix heures, leurs cadavres inertes étaient trouvés sur la route, à environ 3 km d’Aïn Temouchent. Liminana avait la tête traversée par une balle ; Erdinger avait le bras droit fracassé et le corps traversé par une balle ; une troisième balle était dans sa tête.

Le 1er mai 1883, Ben Bahi arrêtait en plein jour trois commerçants Marocains qu’il força à lui remettre et leur argent et les marchandises qu’ils transportaient.
Le 16 mai 1883, le cadavre du nommé Cheikh Ould Mohamed, du douar Abd El Hadi, était trouvé dans un petit chemin qui mène de ce douar à Aïn Temouchent.

Le 31 mai 1883, Ben Bahi se présentait à la ferme du colon Moutonnet, près de Hammam Bou Hadjar. Il demandait à parler à ce colon pour le prévenir qu’un troupeau faisait des dégâts importants dans ses champs. Moutonnet, sans précaution aucune, partit avec Ben Bahi. Son cadavre fut retrouvé le lendemain à un kilomètre de là, la tête traversée par une balle. Après le meurtre, Mustapha Ben Bahi retourna à la ferme et, menaçant de mort tous les serviteurs, emporta tout ce qu’il trouva dans la maison du colon.

Le 27 juin 1883, Ben Bahi fit la rencontre, sur la route du douar Abdel-Hadi à Aïn Temouchent, des nommés Mohammed Abdel Hadi et son frère, Abdelkader Ould-Mohammed benHadi. D’un premier coup de feu, il jeta par terre, une balle dans la tête, Mohamed Abdel Hadi ; d’un second, il atteignit également à la tête Abdelkader, qui survécut à sa blessure.

Enfin, le 23 août 1883, il quitta le pays après avoir été blessé par hasard par un de ses coreligionnaires qui tira sur lui sans savoir à qui il avait eu affaire, et qui en reçut en échange une balle dans l’épaule.

L’arrestation, la condamnation et l’exécution à l’aide de la guillotine de Ben Bahi vous sera livrée dans notre prochaine édition.

À suivre