Le redoutable bandit d’honneur de Kabylie

Par Mohamed Tiab

Arezki El Bachir, est né en 1857 à Bouhini (Azazga), il est issu de l’importante tribu des Beni Ghobri, l’une des plus redoutables parmi celles qui prirent part à l’insurrection d’El Mokrani en mars 1871 contre l’occupant français. Arezki fut dès son jeune âge, berger dans son village natal, puis il s’établit à Alger où il exerça le métier de cireur. Il est par la suite garçon de bain maure puis manœuvre. Las des dures réalités de la ville, il réintègre sa Kabylie natale, en devenant tantôt bûcheron tantôt fermier à Azazga puis il retourne de nouveau à Alger.

En 1887, il eut la malencontreuse idée de dévaliser à Mustapha (Alger) la villa Régina appartenant au docteur Gartner, en compagnie d’autres amis qui furent pris en flagrant délit par la police. Dénoncé par ses complices, Arezki réussit à s’échapper aux recherches et préféra de gagner la forêt et s’installer définitivement dans sa Kabylie. Il est jugé par contumace par la cour d’assises d’Alger qui le condamna à vingt ans de travaux forcés. Arezki réussit à se dérober tant bien que mal à toutes les recherches.

Pendant ce temps, une redoutable bande s’est fixée dans les parages depuis plusieurs années déjà et semait une grande terreur dans toute la région. C’est la bande à Abdoun.

Voici à la suite de quelles circonstances, cette bande se constitua dans les années 1880 :

Deux grandes familles kabyles riches et puissantes, les Abdoun et les Achabou, vivaient en mésintelligence complète. En 1882, certains membres des Achabou furent appelés aux fonctions de présidents de douars ou chefs de villages au grand dam des Abdoun. L’un des membres de la famille Achabou fut tué à Port Gueydon (l’actuelle Azzefoun). Cet évènement tragique déchaîna les rancœurs qui existaient depuis trop longtemps entre les deux familles rivales. Les Achabou utilisèrent leur influence débordante, accusèrent les Abdoun de ce meurtre et les dénoncèrent à la Justice.

Deux de ces derniers, Ahmed et Mohammed Abdoun, furent arrêtés et traduits devant la Cour d’assises, qui les reconnait coupables en les condamnant à la peine capitale. Graciés par le président de la république Jules Grévy, leur peine fut commuée en déportation dans une ile fortifiée. Quelques temps plus tard, leur innocence a été  pleinement reconnue, mais l’administration judiciaire persista dans sa décision pour que leur cas serve à d’autres «indigènes». On les expédia à Cayenne d’où ils parvinrent l’un et l’autre à s’évader du bagne.

« Enfin, un soir, ils étaient postés dans la localité de Zaghar quand vint à passer le dénonciateur des Abdoun, Si Mohamed Areski Ou Achabou. Celui-ci fut tué sur le coup»

Ahmed Abdoun, après plusieurs péripéties, parvint à gagner Panama où il se fit embaucher comme terrassier pour le percement du canal. Il réussit à économiser quelques centaines de francs qui lui permirent de s’embarquer sur un bateau anglais qui le conduisit à Gilbraltar (Espagne). Après avoir traversé à pied la province d’Oran et une partie de celle d’Alger, il arriva enfin en Kabylie sans avoir été reconnu. Le but de son retour, accompli dans des circonstances aussi périlleuses, était le désir de se venger au plus vite des Achabou.

Pendant deux années, Ahmed Abdoun se tint caché dans la forêt où il noua des relations très étroites avec son cousin El Bachir Abdoun et un certain Djebara, échappé comme lui du bagne de Cayenne et prêt à se mettre sous ses ordres.

Le trio attendit durant dix mois sans que l’occasion se présentât à eux pour laver l’affront et venger les Abdoun. Enfin, un soir, ils étaient postés dans la localité de Zaghar quand vint à passer le dénonciateur des Abdoun, Si Mohamed Areski Ou Achabou. Celui-ci fut tué sur le coup. Pendant que ces faits se déroulaient, le second des Abdoun, Mohamed, réussissait d’une manière spectaculaire à s’évader du pénitencier de Cayenne et à regagner la Kabylie où il se joignit à son frère et sa bande.

Nous sommes en 1889 et la bande se composait des quatre membres que nous venons de désigner : Ahmed, Mohamed, El Bachir Abdoun et Djebara.

A cette époque-là, Arezki El Bachir n’avait pas encore fait parler de lui comme bandit. On le soupçonnait certes d’être l’auteur de plusieurs vols, mais on ne possédait pas de preuves réfutables contre lui. Le chef de son village, Saïd Ouali (le fameux tueur de panthères), tentait de le prendre sur le fait. Ce genre de tracasseries exaspérait Arezki qui décida de supprimer le chef du village. Il le tua et s’empara de son fusil Lebel, modèle 1889, donné en cadeau par le gouverneur général de l’Algérie, Louis Tirman. Cela se passa le 14 août 1889. Cet assassinat sera le prélude de beaucoup d’autres.

Le successeur de Saïd Ouali, El Hadj Ali, ayant voulu lui aussi s’emparer du bandit Arezki, sera retrouvé la gorge coupée au mois d’octobre 1890. Deux ans plus tard, plus exactement le 16 juillet 1892, Saïd Aoudia, chef du village de Bouini, tombait également saut les coups d’Arezki. Déjà, à cette époque (1892), les deux bandes, celles d’Abdoun et d’Areski El Bachir, avaient fusionné et activaient ensemble.

Nous rappelons ici les principaux faits qui rendirent Arezki et les Abdoun plus célèbres en Kabylie.

«Pour se venger, Arezki et les frères Abdoun, réunis aux bandes des Beni Flik et des Beni Hassen marchèrent sur le village de Tabarourt où ils incendièrent l’habitation de Mohamed qu’ils égorgèrent ainsi que sa fille Fatma qui s’était précipitée au secours de son père»

Le 13 juin 1892, les deux bandes réunies allèrent se poster au col de Tizi Mezouagh où devaient passer les membres de la famille des Achabou : Mohamed Saïd ben Ali, El Houssin ben El Mazari et son fils Ahmed Cherif ben El Haoussin, qui se rendaient au marché d’Aghrib. Quand ceux-ci arrivèrent, vers sept heures du matin, au col cité, ils furent accueillis par une vive fusillade qui les blessa tous les trois ; l’un d’eux Mohamed-Saïd ben Ali fut achevé quelques pas plus loin par les bandits ; les deux autres réussirent à prendre la fuite et gagner le marché d’Aghrib.

Quelques temps plus tard, El Bachir Abdoun, allant à Tabarourt, tomba dans un guet-apens tendu par un certain Mohamed. Pour se venger, Arezki et les frères Abdoun, réunis aux bandes des Beni Flik et des Beni Hassen marchèrent sur le village de Tabarourt où ils incendièrent l’habitation de Mohamed qu’ils égorgèrent ainsi que sa fille Fatma qui s’était précipitée au secours de son père.

L’administration résolut d’anéantir ces bandes qui constituèrent un véritable danger pour son autorité. Ce ne fut pas chose facile. Il fallut, sur une carte géographique de la Kabylie, tracer la marche à suivre, l’emplacement des postes à installer, les lignes d’investissement, tout un plan de campagne que dirigeait le préfet d’Alger lui-même.

C’est justement durant cette campagne de préparation pour l’arrestation des bandits que le préfet du département d’Alger dont dépendait l’arrondissement de Tizi-Ouzou, a failli être pris en otage par Arezki El Bachir. Comment ?

«Sa tête fut mise à prix et le conseil général du département d’Alger décida d’allouer au mois de novembre 1893, la bagatelle de 25 000 francs à quiconque pouvait capturer l’insaisissable bandit d’honneur Arezki El Bachir»

Le Petit Parisien, quotidien français paraissant en métropole, écrit dans son n° 5852 du vendredi 4 novembre 1892, en page 2, sous le titre : «Préfet en danger», l’article suivant :

«Alger, 3 novembre. Il circule ici un bruit qui fait l’objet de toutes les conversations.

Le préfet d’Alger et le sous-préfet de Tizi-Ouzou s’étaient rendus samedi (29 octobre, ndlr) vers Yakouren, pour reconnaître le terrain et étudier les moyens à prendre en vue de capturer le fameux bandit Arezki.

Le préfet et le sous-préfet étaient escortés seulement par deux adjoints de la commune mixte du Haut-Sebaou et par deux cavaliers sûrs, il paraitrait qu’Arezki, ayant été averti de la présence de ces deux fonctionnaires, se serait porté en toute hâte à leur rencontre, dans le but de les enlever et de les conserver comme otages ; mais il serait arrivé cinq minutes trop tard. On assure que la bande d’Arezki comprend actuellement une vingtaine d’individus.

Le journal «Le Matin» dans sa livraison n° 3567 du mardi 5 décembre 1893, nous apprend en page 3, que «La cour d’assises d’Alger s’est occupée aujourd’hui (3 décembre, ndlr) de trois affaires dans lesquelles était impliqué le bandit Arezki El Bachir. Il a été condamné à mort par contumace dans chacune de ces affaires.

Plusieurs lieutenants de ce bandit, notamment les deux frères Abdoun (Ahmed et Mohamed, ndlr), ont été également condamnés à mort par contumace.

Dans ces différentes affaires, les poursuites étaient exercées par le ministère public pour de nombreux meurtries et vols.»

Sa tête fut mise à prix et le conseil général du département d’Alger décida d’allouer au mois de novembre 1893, la bagatelle de 25 000 francs à quiconque pouvait capturer l’insaisissable bandit d’honneur Arezki El Bachir. Mais personne ne réussit à mettre la main dessus. On décida même de proclamer l’état d’urgence dans la Vallée du Sébaou pour s’emparer d’Arezki et sa bande. Il fut surnommé par la presse le «Fra Diavolo algérien». Pour rappel, Fra Diavolo est le surnom d’un redoutable chef de bande italien, de son vrai nom Michele Pezza, né le 7 avril 1771 à Itri (Italie) et mort pendu le 10 novembre 1806 à Naples. Il fut l’un des chefs insurgés napolitains contre l’armée de Napoléon Bonaparte.

Dans notre prochaine édition nous livrerons à nos lecteurs et lectrices un article de presse très intéressant publié dans les colonnes d’un quotidien français de l’époque, rédigé par un journaliste français qui s’est rendu en Kabylie et qui a côtoyé de près le célèbre bandit d’honneur Arezki El Bachir. Nous donnerons également les circonstances qui ont amené l’arrestation d’Arezki et comment son père, un septuagénaire, fut exilé dans l’arrondissement d’Orléansville (présentement Chlef) plus précisément à Ténès. Le procès aux assises d’Alger et l’exécution à l’aide de la guillotine seront le sujet de notre troisième et dernière partie.

À suivre

M.T