Le redoutable bandit d’honneur de Kabylie

Par Mohamed Tiab

C’est sous le titre : «Areski El Bachir, les exploits d’un Fra Diavolo algérien», que le journal «Le Matin», dans son édition du samedi 16 décembre 1893, s’est intéressé longuement au redoutable bandit de la Kabylie qui avait donné du fil à retordre à l’autorité coloniale. Le correspondant de ce quotidien paraissant à Paris explique à ses lecteurs dans des sous-titres : «Tête mise à prix, une vallée en état de siège, un brigand qui ne veut pas se laisser photographier et traits de caractère.»

L’article-fleuve est ainsi conçu : «Alger, 15 décembre.- Par service spécial. Dans son avant-dernière session, le conseil général d’Alger vota la mise à prix de la tête d’Areski-el-Bachir, un bandit très intéressant qui, depuis cinq ans, tient la broussaille et terrorise ses coreligionnaires, les Kabyles des environs de Tizi-Ouzou.

Malgré la somme promise -25,000 francs- personne ne put mettre la main sur Areski-el-Bachir qui depuis lors, continua, en parfaite quiétude, son petit métier d’assassin et se chargera la conscience de huit meurtres nouveaux.

Et voici pourquoi la même assemblée départementale, réunie en session extraordinaire, vient de demander au gouvernement général de proclamer l’état de siège dans la vallée du Sébaou et d’envoyer deux bataillons de zouaves chargés de capturer ou de détruire Areski et sa bande.

Nous sommes en droit de nous demander, il me semble, en présence de pareil «vœu», à quoi peuvent bien servir gendarmes, administrateurs sous-préfets, agents de la Sûreté, chaouchs, gardes champêtres, qui pullulent en Algérie et qui coûtent à la France un nombre considérable de millions ?

Si toute cette armée de fonctionnaires ne peut venir, à bout d’une cinquantaine de brigands kabyles et qu’il faille, pour arrêter Areski, mobiliser deux bataillons de zouaves, pourquoi conserver ces inutiles donc nuisibles budgétivores ?

Poser la question, c’est la résoudre. Il m’a paru curieux de savoir ce que valait Areski. Je me suis donc rendu sur les lieux mêmes où opère habituellement le Fra Dia volo algérien, et voici les renseignements que j’ai pu recueillir – Areski ayant refusé de se laisser interviewer, par crainte d’être photographié et dont je garantis l’authenticité».

 

Mise correcte

«Areski a trente-six ans. Taille moyenne ; il porte la barbe coupée ras sur les joues et un peu plus longue au menton, formant le fer à cheval ; il affecte certaine coquetterie dans sa mise quand il descend de ses repaires et vient en ville – soit à Tizi-Ouzou, soit à Alger – son burnous est très blanc, ses bottes bien astiquées. Il parle correctement le français. C’est un ancien khammès (fermier) d’un colon d’Azazga.

Tout jeune, Areski considérait le vol comme le moyen le plus pratique de s’enrichir-en quoi il ne se distinguait pas beaucoup de la plupart des Kabyles, qui n’ont qu’une très vague idée de la propriété et chez lesquels elle n’existe, du reste, qu’à l’état rudimentaire.

Généralement, on le laissait faire. Pourtant, un jour qu’il avait volé les bijoux de la fille d’un président de douar, ce dernier essaya de lui faire quelques amicales remontrances. Areski coupa le fil des discours de ce vieil empêcheur de voler en rond en l’envoyant, d’un coup de pistolet, voir si le paradis de Mahomet est aussi agréable qu’on le dit.

Il fut condamné, de ce chef, à vingt ans de travaux forcés -par contumace, bien entendu, car il avait eu le soin de prendre la forêt. Cela se passait en 1887.

 

Depuis, Areski vit dans les massifs qui forment les forêts de Tamgout, de Yakouren et d’Akfadou, sur les confins des départements d’Alger et de Constantine. Toutefois, sa résidence préférée est Bou-Hini, un nid d’aigle, situé à l’extrémité de la forêt d’Yakouren, sur une crête nue.

Il est impossible d’arriver sans être vu à ce village qui domine toute la vallée du Sébaou jusqu’à Tizi-Ouzou.

Souvent, le soir, Areski quitte sa bande et se retire, accompagné seulement de quatre fidèles lieutenants, deux Kabyles échappés de Cayenne, l’Espagnol Martinez, l’assassin du colonel La Jonquières (nous reviendrons sur cette assassinat lors d’une de nos prochaines éditions) et un marquis déserteur d’un régiment de spahis. Il revient le matin, à l’aube».

 

Une bande redoutable

«Areski commande à une cinquantaine d’individus parfaitement disciplinés et qui, chaque jour, s’exercent au tir à la cible. Il ne va jamais seul. Trois de ses assas (gardiens) forment l’avant-garde. Ils marchent à un kilomètre de distance et éclairent la route. Car il ne faudrait pas croire qu’Areski marche en forêt ; il suit, si j’ose ainsi dire, les sentiers battus. Des sentinelles volontaires et elles sont nombreuses se placent sur les hauteurs et signalent le danger.

Il pose un peu pour le bandit classique armé jusqu’aux dents. C’est toujours lui qui exécute l’espion, le gendarme indigène ou le traître. Et, ce qu’il y a d’amusant, c’est qu’il tire avec un fusil donné par l’ex-gouverneur Tirman à Saïd-Ou-Ali, le fameux tueur de panthères. Areski déclare que l’arme est excellente et qu’il y tient beaucoup. Elle a déjà fait une dizaine de victimes.

Indépendamment de son fusil, Areski est armée de deux bons revolvers, d’un yatagan et d’un couteau à lame empoisonnée. Dans une musette pendue au côté gauche, il a de la poudre et des balles. Il fait lui-même ses cartouches car il a de la méfiance.

Areski se ravitaille à Azazga et au hameau de Yakouren, centres dans lesquels il compte de nombreux amis. On raconte que certains habitants de la région lui ont fourni des quantités de munitions et lui ont fait venir de Saint-Etienne des armes perfectionnées. On lui fournit, avec autant de facilité, des vivres, de l’argent, des vêtements et des femmes».

 

Deux fois marié

«Oui, des femmes. Areski était marié à une jolie fille de dix-sept ans et, lorsqu’il prit la broussaille, il cacha son épouse chez des amis sûrs, près de la source de Talla-Aïn-Maleh.

Une nuit le gourbi dans lequel Areski était couché aux côtés de sa légitime fut cerné par les gendarmes indigènes. Il y eut un combat acharné. Areski tua deux hommes et fut assez grièvement blessé. Il eut, néanmoins, la force de fuir. Les gendarmes, pour se venger, s’emparèrent de la jeune femme qui, par ordre de l’autorité supérieure, fut internée à Alger.

Areski ayant acquis la certitude qu’il avait été dénoncé par l’amin d’un douar voisin, résolut de faire payer chèrement cette lâcheté. Il commença par tuer l’amin et son fils, puis il fit prévenir les habitants du douar«qu’ils aient à lui fournir des femmes selon ses besoins». Et, telle est la terreur qu’il inspire, que les malheureux s’exécutent. Ils expédient leurs, femmes, leurs sœurs, leurs filles à l’heure dite et droit à l’endroit désigné. On prétend, dans la contrée, qu’Areski compte, en ce moment plus de trente rejetons. Quelle, jolie bande, dans une vingtaine d’années !

Cependant, Areski qui veut avoir toujours dit pain sur la planche – s’est remarié légitimement, depuis l’internement de la première Mme Areski, avec une belle brune de dix-huit ans, qui l’accompagne partout.

 

Point jalouse, très courageuse, intelligente, la femme n°2 du capitaine aide son bandit de mari à se moquer très agréablement de l’administration algérienne. En voici un exemple».

 

Pendant la morte-saison

«Pendant la saison estivale, Areski se repose. Les fortes chaleurs l’incommodent et l’empêchent de travailler. Or, comme il faut bien que le capitaine entretienne son armée roulante, il a inventé un système, simple mais ingénieux, qui lui permet de pourvoir aux besoins de ses hommes.

Il ordonne des fêtes, en son honneur, dans les différents douars de son royaume, et, lorsque le kouskous a été englouti et que la poudre a parlé, le capitaine fait le tour de l’assemblée en tendant sa chéchia dans laquelle tombent sous, piécettes, louis et billets.

Au mois d’avril dernier (1893, ndlr), plusieurs villages avaient ainsi été convoqués en forêt, non loin d’Azazga ; mais, parmi ces douars, il s’en trouvait deux qui n’étaient pas précisément d’accord : quelques coups de fusil avaient même déjà été échangés entre eux.

Que fit Areski ? Il délégua madame la capitaine, la femme n° 3, au sous-préfet de Tizi-Ouzou, M. Lefebure, un parisien sceptique, gâtant est spirituel –mûr pour la sous-préfecture de Falaise chargeant celle-ci de demander au fonctionnaire d’envoyer sur les lieux quelques agents de police, afin de verbaliser, au besoin, à l’encontre des perturbateurs. (Textuel). Le sous-préfet obtempéra au désir de la charmante femme et expédia une demi-douzaine de policiers -qu’Areski accueillit avec grâce et paya généreusement. D’ailleurs, tout se passe en famille».

 

Facétieux ses heures

«En pleine séance du conseil général, M. Robi, bâtonnier de l’ordre des avocats, a raconté qu’un juge d’instruction reçut, un jour, la visite d’un Arabe, propre, s’exprimant en termes corrects. L’Arabe venait lui donner des renseignements sur la bande d’Areski. Le juge prit des notes et remercia chaleureusement son visiteur.

Deux jours plus tard, le facteur lui apportait une carte ainsi conçue : «ARESKI EL BACHIR, remercie M. le juge d’instruction de lui avoir accordé audience et le prie de croire qu’il n’oubliera jamais la courtoisie avec laquelle il a été reçu par lui.»

Quand le dit juge rentra à son domicile, il trouva, dans un couffin, un superbe dindon, accompagné d’une seconde carte de visite de notre farceur de bandit !

Si Areski n’attaque pas les Européens, c’est qu’il craint de justes représailles. Son plan a été froidement et habilement combiné. L’assassinat d’un Européen mettrait contre lui tous les colons ; sa vie serait alors constamment menacée. Il est trop intelligent pour commettre jamais pareille maladresse. Et c’est ainsi qu’il a obtenu la complicité tacite des Français.

Un soir, un colon d’Azazga fut arrêté sur la route d’Yakouren par deux indigènes qui le soulagèrent de sa montre et d’une centaine de francs. Le lendemain, Areski apprit la chose et sut que les voleurs n’étaient autres que deux de ses soldats. Le capitaine entra dans une violente colère, prit son fusil et tua les deux coupables. Le lendemain il reportait lui-même au colon volé la montre et les cent francs».

 

Autre anecdote

«On cite de lui un autre trait qui montre que le brigand n’est pas vulgaire :

«Un président de douar avait été tué. Sur dénonciation des cousins de la victime, l’autorité s’était emparée d’un Kabyle du douar et l’avait emprisonné. Areski, informé de l’arrestation, se rendit en plein marché de Tizi-Ouzou, chercha et rejoignit les dénonciateurs, puis, en présence de plus de deux mille indigènes, il les traita de lâches, de vendus, de fils de chiennes. Il ajouta :

 

-Vous irez, dès aujourd’hui, chez l’administrateur. Vous lui direz que vous avez menti, que je suis le seul auteur du meurtre et que si, dans quarante-huit heures, l’innocent n’est pas relaxé, je tuerai dénonciateurs et administrateur.

Vingt-quatre heures plus tard, le Kabyle était libre!…

Mais comme rien n’est éternel et ne peut demeurer à l’éternité, Areski El Bachir finit par se rendre à l’autorité coloniale au mois de décembre 1893. L’administration coloniale diffusa l’information en grande pompe en annonçant qu’elle vient de mettre la main dessus sur Areski. Tous les organes de presse, paraissant en Algérie et en France se sont empressés d’annoncer la nouvelle à ses lecteurs.

«Le Matin du lundi 25 décembre 1893, annonçant l’information à ses lecteurs à la «Une», écrit : «Areski El Bachir ; Capture du célèbre bandit – Fin du brigandage en Kabylie.»

«ALGER, 24 décembre. Par service spécial. – Le bandit Areski El Bachir, chef des brigands de Kabylie, dont le Matin a raconté les innombrables exploits, vient d’être arrêté par les auxiliaires du sous-préfet de Bougie.

Cette importante capture met fin au brigandage qui désolait la Kabylie depuis plusieurs années.

Le Gaulois, paraissant également à Paris, annonce l’information en page 3 dans sa livraison du lundi 25 décembre : «Nous recevons à la dernière heure le dépêche suivante (par câblage télégraphique d’Alger, ndlr) : Alger, dimanche, 11 h. 55 soir (arrivée lundi, à 2 h. matin [à Paris, ndlr]).»

«Le bandit Areski-el-Bachir, chef des brigands de Kabylie, vient d’être arrêté par les auxiliaires du sous-préfet de Bougie. Cette importante capture met fin au Brigandage qui désolait la Kabylie depuis plusieurs années.

Pourtantla vérité est tout autre. Arezki ne fut jamais arrêté. Il se rendit de son propre chef au caïd Belkacem de Seddouk, près d’Akbou, comme rapporté par Emile Violard dans son ouvrage «Bandit de Kabylie, hors-la-loi et bandits d’honneurs kabyles au XIXe siècle, le banditisme en Kabylie suivi de Areski, Abdoun et Cie», page 36, publié à Alger en 1895, à l’imprimerie Baldachino-Laronde-Viguier».

L’exil du père d’Arezki El Bachir

Pour ce qui est du père d’Arezki El Bachir et son exil dans l’arrondissement d’Orléansville en décembre 1892, avant la reddition de son fils, nous l’empruntons au journal l’Oued-Sahel n° 61 du dimanche 18 décembre 1892, p. 2, quiemprunta l’information à «La vigie Algérienne». L’article renseigne sur le transfèrement du père d’Arezki de sa Kabylie natale vers Orléansville pour être interné à Ténès, une paisible petite ville du littoral :

«On écrit d’Orléansville à la Vigie Algérienne : Une foule d’indigènes stationnaient jeudi (16 décembre 1892, ndlr) à l’arrivée du train d’Alger (à la gare d’Orléansville, ndlr). Nous nous sommes enquis de la cause de ce rassemblement inusité et nous avons appris que le père d’Arezki, le fameux bandit qui répand la terreur dans l’arrondissement de Tizi-Ouzou, devait arriver pour rejoindre Ténès, résidence d’internement qui lui a été assignée par l’autorité.

Nous avons vu cet indigène, qui, quoiqu’âgé, est encore robuste ; nous l’avons entendu s’exprimer avec mécontentement sur le déplacement forcé qu’on lui a fait subir. Il disait sans cesse : «Ce n’est pas une raison parce que mon fils est un bandit pour qu’on me tourmente aussi.»

Le père d’Arezki, conduit par les cavaliers de la Sûreté de la sous-préfecture, est parti immédiatement pour Ténès, où des ordres sont donnés pour sa surveillance. »

À suivre

M.T.