Souvenir d’antan

Par Abdelkader Ham

Autrefois, au début des années 1970, je vivais dans un gourbi perméable à la première goutte de pluie vu sa toiture en chaume qui laisse apparaitre les étoiles, ses murs enduits de terre blanche et son entrée ouverte à tout être, humain ou animal, qui peut se mouvoir. Notre gourbi était entouré d’une murette construite de pierres sur lesquelles sont entassés toutes sortes d’herbes, de branches d’arbres et de fagots de bois secs. La devanture de notre gourbi était crépie de galette de bouse de vache séchée que ma mère utilisait comme combustible pour allumer son four traditionnel. La courette défoncée et rocailleuse de notre habitation misérable abritait les quatre chèvres que mon père avaient achetées avant qu’il ne parte pour un très long voyage. Les chèvres n’avaient aucune difficulté de pénétrer à l’intérieur du gourbi en quête de quelque chose à manger. Nous dormions sur un tapis fait de palmes de «doum» (palmier nain) et nous recouvrions d’une grande couverture en laine que ma mère a tissée avec l’aide de ma sœur et de ma tante qui n’habitait pas loin de nous. Ma tante était bien lotie, elle se félicitait de son sort contrairement à ma mère qui faisait face à tous les affres de la vie. Mon père l’a laissée avec quatre gosses à sa charge et a rejoint un monde meilleur. Nous survivions de galette, du lait que nous donnaient nos chèvres et de plantes comestibles. Ma mère nous donnait de temps à autre des œufs pour en faire une omelette, le plat que nous préférions à tous les autres. Dans le meilleur des cas, nous en avions droit au retour de mon frère ainé qui était scolarisé au collège et qui ne rentrait qu’une fois par semaine. Les quelques poules que possédait ma mère était sa seule source de survie. Chaque mercredi, elle confiait à mon frère puîné deux à trois douzaines d’œufs qu’il écoulait au marché. Avec les quelques sous tirés de la vente, il achetait un kilogramme de sucre, une boite de café de 250 gr et, éventuellement, un quart de litre de l’huile, exceptionnellement des bonbons.

Le jour où mon frère se rendait au marché, c’est ma sœur qui s’occupait des bêtes, elle les conduisait dans les champs pour paître parce que nous étions dans le besoin pressant de leur lait. Au retour du marché, mon frère passait par le pré ou broutaient les chèvres, il remettait les achats à ma sœur et surveillait les chèvres jusqu’à une heure tardive de l’après-midi. Il faisait souvent rentrer le petit troupeau avant la tombée de la nuit pour que ma mère et ma sœur puisse les traire. Par temps pluvieux, nous souffrions le martyre. Le toit de notre cabane n’était plus en mesure de retenir les infiltrations d’eaux pluviales. Je me souviens, nous nous blottissions dans un coin en laissant passer l’orage. Pour nous réchauffer, c’était facile : nous nous procurons un fagot de bois et nous y mettons le feu, mais pas sans difficultés, le bois imbibé d’eau brûlait difficilement, nous compliquant la tâche. Il n’est pas question de demander des allumettes à notre mère, elle avait peur que nous épuisions la boîte, surtout lorsque le jour du marché est encore loin. Un de nos voisins possédait un briquet que son père lui a ramené de France. Nous nous amusions le voir l’allumer.

Le soir, lorsque nous nous mettions sous la couverture, ma mère éteignait la lampe à pétrole après avoir mis sous la terrine ce qu’il reste du diner si tant est qu’il convient de l’appeler ainsi. Note voisin avait une chienne noire qui faisait peur à tout le monde, elle venait visiter notre gourbi dans l’espoir de trouver de quoi se mettre sous la dent. La bête paraissait affamée. Une de ces nuits, pendant que nous dormions tous, ma mère est resté éveillée, elle a décidé d’en finir avec les ennuis que nous causait la chienne. L’animal s’attaquait régulièrement à nos poules. Profitant de la facilité d’accès à notre gourbi et aussi de notre baisse de vigilance, la chienne noire est entrée à l’intérieur de la demeure. Ma mère l’a surprise en train de renverser la terrine. Tout doucement, elle s’est saisie d’une ceinture qu’elle lui jeta au cou. Le nœud s’est resserré et la terrible chienne ne pouvait plus s’échapper, elle était bel et bien à la portée de ma mère. Pas loin de nous, habitait mon cousin à qui ma mère a fait appel pour tuer l’animal au moyen d’une pelle. Impitoyablement, mon cousin a assené des coups mortels à la chienne qu’il a rendue incapable de bouger sans lui donner la mort. Depuis cette nuit, ma mère vivait tranquille et ses poules étaient en totale sécurité.

A.H