Par Mohamed Tiab

Il existe en amont de l’actuelle chef-lieu de la commune d’El Karimia (ex-Lamartine), à quelque 10 km à vol d’oiseau, un grand barrage hydraulique, véritable chef-d’œuvre datant de 1924. Il a 93 ans d’âge. Administrativement, il dépend aujourd’hui de la commune de Béni Bouateb.

Situé dans un lieu très pittoresque qui peut se confondre facilement avec ceux de l’Europe ou un pays comme la Suisse, on l’appelait à l’époque «Barrage d’Oued Fodda» du nom de l’oued qui l’alimentait. Ce lieu fascinait beaucoup les visiteurs par sa beauté, plusieurs délégations et personnalités s’y sont rendues en visite de villégiature et de plaisance à différentes époques.

Le barrage est situé dans un massif de calcaire et dans les gorges abruptes de Djebel Agbet Mali.   L’idée vint vite au colonisateur durant la seconde décennie de l’occupation de la vallée du Chéliff (1867-1868) d’édifier un barrage dont les eaux seraient très bénéfiques pour l’agriculture. Dans un premier temps, il était question de construire un barrage-réservoir d’une capacité de 34 millions de mètres cubes. Une dizaine d’années plus tard, on trouva sur l’emplacement choisi, plusieurs milliers de mètres cubes de caillasse et près de 3 000 sacs de chaux hydraulique périmés et inutilisable. La réalisation du projet, interrompue par la guerre de 1870, fut ordonnée dès l’année 1869 et on lui avait alloué initialement un crédit évalué à 850 000 francs.

Après la fin de la guerre et la création du village d’Oued Fodda en 1874, habité essentiellement par des migrants alsaciens-lorrains, la question de la construction du barrage fut reprise de nouveau et on envisagea d’augmenter sa capacité d’emmagasinage à 35 millions de mètres cubes pour l’irrigation de 10 000 hectares de terres agricoles. Mais le projet ne connaitra aucune exécution et on songea pour parer au plus vite à construire un barrage provisoire en bois et en terre. En 1883, le projet de réalisation d’un barrage-réservoir et d’un barrage de dérivation sur l’Oued Fodda fut lancé de nouveau au temps du gouverneur général de l’Algérie, Louis Tirman, mais rien ne fut entrepris sérieusement. On reprend le projet en 1902 et il était question de se contenter d’une capacité en eau de 18 millions de mètres cubes devant être utilisés pour l’irrigation de 5 000 hectares de céréales et 1 000 hectares de cultures diverses. En 1910, le géologue Ficheur fut chargé pour déterminer avec exactitude l’emplacement du futur réservoir qui doit emmagasiner une capacité de 75 millions de mètres cubes, mais les études entreprises durant les années 1912-1914 furent de nouveau interrompues par le déclenchement de la première guerre mondiale. Après tant de tentatives infructueuses, le barrage d’Oued-Fodda jusqu’à cette date demeure au stade de projet.  En réalité il n’existait à cette époque qu’un barrage de fortune, fait de pieux et de fascines, agrémenté d’un canal à ciel ouvert destiné à l’irrigation d’environ un millier d’hectares.

Il fallait attendre le programme de l’année 1920 pour voir enfin la réalisation du barrage tant de fois projeté. Il fut le premier des grands ouvrages hydrauliques construits en Algérie. Le 10 novembre 1924, le gouverneur général de l’Algérie à cette époque, Théodore Steeg, (c’est pourquoi on appela aussi l’ouvrage «barrage Steeg»), inaugura le lancement des travaux et scella définitivement les repères d’implantation du barrage. Les travaux commencèrent dès 1926, furent interrompus encore une fois de plus en 1929, en pleine crise économique mondiale, par un gigantesque incendie qui ravagea les installations de bétonnage. Les travaux reprirent au mois d’avril 1931.

Le barrage-réservoir d’Oued Fodda est élevé sur une gorge très profonde, aux parois abruptes, il surplombe de 88 mètres le fond de la vallée. C’est un magnifique et superbe travail de béton.  L’ouvrage présente un profil triangulaire, la muraille à une largeur de 67 mètres à la base et de 5 mètres en crête. La longueur au couronnement est de 180 mètres. Une masse de béton de 273 000 mètres cubes a dû être coulée pour sa construction, après des fouilles atteignant 90.000 mètres cubes.

L’évacuation des quantités énormes d’eaux s’effectue par deux importants déversoirs pouvant évacués un débit total de 1 100 m3/s. Le plus important est celui de la rive gauche, qui se prolonge dans un souterrain d’un développement de 250 mètres, engendrant, au flanc de la gorge, une jolie cascade d’eau de 65 mètres de hauteurs, fonctionnelle à nos jours lorsqu’on l’activait.

Notons aussi qu’un autre ouvrage de régularisation, dit barrage des Portes de fer (situé à Chouchaoua et non fonctionnel aujourd’hui, fut édifié à trois kilomètres en aval du barrage d’Oued Fodda ou Steeg. Il fut achevé en 1940 et pouvant retenir 300 000 mètres cubes d’eau.

Les travaux furent achevés en 1932 et la mise en eau fut commencée le 21 mars 1932. L’ouvrage fut livré à l’exploitation dès 1933 et inauguré officiellement en 1938 par le gouverneur général de l’Algérie, Georges Le Beau soit près de cinq années après sa mise en service.

C’est sous le titre : «Inauguration de l’Oued-Fodda», que le journal «Le Monde Illustré, Miroir du Monde» n° 4221 du samedi 10 décembre 1938, écrivit en page 11 au sujet de cette inauguration :

«On a inauguré la semaine dernière, en Algérie, le barrage de l’Oued-Fodda et M. Le Beau, gouverneur général, avait tenu à présider lui-même la cérémonie. Accompagné de plusieurs des commissaires du Gouvernement, il était arrivé à 11 heures, au village de l’Oued-Fodda, où l’attendaient le sous-préfet d’Orléansville, M. Périllis, M. Rencurel, conseiller général et le maire, M. Kaufman (d’Oued-Fodda, ndlr).»

«Avant le déjeuner pris dans deux wagons-restaurants (à la gare d’Oued-Fodda, ndlr), les officiels visitèrent les nouveaux vergers créés et entretenus grâce aux eaux d’irrigation du barrage dans des conditions de végétation particulièrement encourageantes.»

«L’après-midi ils se rendirent au barrage proprement dit de l’Oued-Fodda et M. Poupet, directeur des Travaux publics, assisté de M. Martin, directeur des Irrigations en Algérie, leur donna sur le barrage des explications de caractère technique.»

«M. Robert (Joseph Robert, père du lexicographe, ndlr), ancien président des Délégations Financières et délégué financier de la circonscription (d’Orléansville, ndlr), ainsi que le président Bordères célébrèrent les vertus de la politique des barrages qui, bien qu’ayant été parfois controversées, ne sont plus contestées aujourd’hui.»

«Le barrage de l’Oued-Fodda qui atteint 89 mètres au-dessus du thalweg barrant de la rivière est, de tous les barrages édifiés en Algérie, l’un de ceux qui exprime le mieux ce qu’on peut attendre, dans l’avenir, de la politique de l’eau dont les orateurs se sont plus à reconnaître l’initiateur dans la personne de M. le Président Théodore Steeg, alors qu’il était Gouverneur général de l’Algérie.»

«Le cube d’eau disponible, chaque année, pour les irrigations et régularisé par le barrage de l’Oued-Fodda, atteint en fait 100 millions de mètres cubes. Ce débit d’irrigation doit être distribué dans un périmètre de 18 000 hectares et permettre l’installation d’une usine électrique (l’infrastructure de cette usine hydro-électrique, construite en 1942, est occupée aujourd’hui par l’ANP et une autre à Bessakra à partir de 1940 pouvant fournir 5 000 de kWh, ndlr) de 100 mètres de chute de moyenne d’une puissance de 15 000 chevaux capable de fournir 14 millions 500.000 kw par an.»

«Les dépenses qu’ont nécessitées les travaux nécessaires concernant l’édification du barrage et la création du lac artificiel ont atteint 150 millions. Ces travaux, de l’avis unanime des visiteurs, font honneur au génie français et l’on peut dire plus précisément au génie colonisateur de la France. Ils entraîneront peu à peu la création de petites propriétés individuelles et à ce titre apporteront un appoint précieux au développement du programme de paysannat indigène poursuivi par le Gouverneur général Le Beau.»

«Ayant pris le dernier la parole, le Chef de la Colonie a rendu hommage à tous ceux qui avaient été associés au succès de l’entreprise, notamment les Assemblées Algériennes et le Président Steeg. Il a félicité les artisans de la réussite, ingénieurs et ouvriers qui loin de tout centre de production industrielle ou d’approvisionnement, ont, au prix d’innombrables difficultés et d’efforts incessants, mené à son terme l’édification d’un des plus importants barrages coloniaux de la France.»

«Avant de quitter l’Oued-Fodda, M. Le Beau et les Délégations financières ont tenu à s’unir dans une même pensée de reconnaissance à l’égard du Président Steeg auquel le Gouverneur général a adressé le soir même le télégramme suivant :

 

«Venant d’inaugurer avec les Délégations financières le barrage de l’Oued-Fodda qui s’appellera désormais barrage Steeg, je vous adresse au nom des membres de l’Assemblée et en mon nom personnel, l’expression de l’affectueuse reconnaissance de l’Algérie pour celui qui a été l’initiateur de la politique de l’eau et de la construction des grands barrages».

M.T