Par Rachid Ezziane

La dernière parution, intitulée : Les contrebandiers de l’Histoire, de Rachid Boudjedra est plus qu’un pamphlet, c’est un brûlot à prendre sous quelques réserves et même au bout des doigts. Le petit ouvrage ratisse large. Donne des piques à l’intelligentsia algérienne. La polémique prend de l’envergure. Et puis, presque à mots aiguisés de vindicte, on se dit les «salamalecs».

L’homme se sent acculé de partout. Déjà, au moment de sa dédicace, le 1er novembre 2017,  alors qu’il était en train de me signer l’ouvrage au pavillon des éditions Frantz Fanon, il me fit savoir qu’il n’était pas beaucoup estimé ces jours-ci et me dit qu’à l’instant un lecteur lui a reproché d’avoir dit : «Je suis né par accident à Aïn-Beïda ». Je lui répondis, pour atténuer quelque peu sa déception : «Nous somme tous nés quelque part par accident, et nous mourrons tous quelque part par accident ». Il s’arrêta d’écrire, me sourit et me dit : «Absolument !»

Revenons à l’ouvrage, brûlot d’une teneur très crue, de 91 pages, se lit, bien-sûr, d’un trait, et même qu’il faut relire pour décortiquer les insinuations et les non-dits entre les lignes.  «Depuis toujours, dit-il, c’est-à-dire depuis la colonisation de l’Algérie par l’Empire Ottoman au XVIème siècle et par la France au XIXème siècle, l’Histoire Nationale de l’Algérie a été falsifiée, contrefaite et trafiquée tant par les puissances occupantes que par certains autochtones qui ont joué le rôle de collaborateurs zélés de l’ennemi et qui ont été ses complices dans le martyre du peuple algérien et cela pendant plus de cinq longs et interminables siècles…»

Cette introduction donne déjà au lecteur un goût de ce qui va venir. Car il s’agit, comme on l’a vu, de «collaborateurs zélés» qui, aux yeux de Rachid Boudjedra, ont falsifié l’Histoire pour se mettre de l’autre côté de la barrière ─ du côté du colon. Qui sont-ils et pour quelle raison ces zélés ont-ils choisi ce chemin, M. Boudjedra ?

Il n’y va pas de main morte. Sans garde-fou ni réticence, il cite les noms et, plus que les noms, les raisons de ce zèle fourvoiement, selon lui. Et il en veut surtout à six personnes activant dans le domaine de la littérature et la culture. Il s’agit du réalisateur Mahmoud Zemmouri que Dieu ait son âme (comme on le sait, Mahmoud Zemmouri vient de nous quitter il n’y a pas plus de deux mois), de Furon Feriel, petite-fille du caïd Bengana, de Yasmina Khadra, Kamel Daoud, Boualem Sansal et Wassila Tamzali.

Rachid Boudjedra avait vu dans le film de Zemmouri «Les folles années du twist» un plébiscite pour le colonialisme car… «Où pieds-noirs et français musulmans d’Algérie vivent en toute tranquillité, passent leur temps à forniquer entre eux, à boire et à…danser le twist» (sic) page-9.

Boudjedra approfondit son analyse et charge à coup de mots bien crus l’auteure du livre “Si Bouaziz Bengana, dernier roi des Ziban” de Ferial Furon, arrière petite-fille de cet ancien Caïd durant la colonisation française. «Elle le décrivit comme un aristocrate raffiné et un homme valeureux, alors qu’il n’avait été qu’un petit supplétif assoiffé de sang, zélé et cruel. Il était connu pour torturer les Algériens en les faisant tirer par des chevaux auxquels ils étaient attachés par des cordes très dures et ce, pendant des dizaines de kilomètres, jusque ce que mort s’ensuive…» (page 16).

Quelques pages après, Boudjedra arrive au plus consistant de son pamphlet. Certainement parmi ces cinq ou six personnes qu’il avait citées dans ce brûlot, trois d’entre elles émergent du lot de son coup de gueule. Il s’agit de Yasmina Khadra, Kamel Daoud et Boualem Sansal. Mais c’est sur Boualem Sansal et Kamel Daoud que se corse sa diatribe.

«Dans la moindre mesure, il y a aussi Yasmina Khadra qui a commis cette fable qui faisait l’éloge de la cohabitation heureuse et enchanteresse entre les français d’Algérie et les «Français musulmans» d’Algérie […] Le roman de Yasmina Khadra, “Ce que le jour doit à la nuit”, était l’expression d’un fantasme algérien que Frantz Fanon avait bien analysé. Le colonisé est souvent orphelin de son colon ; et de ce fait il va le sublimer, lui trouver toutes les qualités humaines et extra-humaines […] Cet écrivain qui nous a donné d’excellents romans politico-policiers dans un style magnifique, a oublié aussi les exactions, les exécutions sommaires, les tortures, les humiliations comme, par exemple, ces pancartes qui fleurissaient sur les plages algériennes à l’époque coloniale : INTERDIT AUX CHIENS ET AUX ARABES !», écrit Rachid Boudjedra en page 38.

Rachid Boudjedra double la mise quand il évoque Kamel Daoud. Il voit dans le roman de ce dernier : “Meursault, contre-enquête” comme un cadeau pour soulager la conscience de la France coloniale. «Et voilà l’Occident soulagé : un Arabe (mieux, un Algérien !) fait l’éloge de Camus…» (page 53). Il poursuit plus loin : «Commettre un livre comme Meursault, contre-enquête ─ en plein centenaire de la naissance de Camus !─ c’est trafiquer l’Histoire. C’est pratiquer la contrebande intellectuelle. Ceci di,t Kamel Daoud a le droit de faire la lecture de Camus qui lui convient. Ce qui m’a dérangé, c’est son comportement à la sortie du livre, en France. Là, il s’est comporté en larbin qu’on a vite récupéré…»

Voici l’argument de l’écrivain Boudjedra : «Ce qui nous manque, dit-il, à nous intellectuels et artistes, pour être efficaces, c’est, peut-être, un niveau d’enracinement dans la propre conscience de l’individu écrivant ou peignant, ou réalisant (dans le cinéma ou dans le théâtre), etc. C’est l’enracinement dans la douleur, la nôtre et celle du peuple que nous ne connaissons pas vraiment et que nous côtoyons superficiellement. Car sans enracinement, il n’y a pas d’universalité…»

Comme on le sait, ce pamphlet de Boudjedra a fait le buzz au milieu des écrivains et intellectuels Algériens. Les «incriminés» ont réagi énergiquement car il y allait de leur honneur et dignité. Quelque uns, neutres, ont essayé d’apporter de l’apaisement, d’autres ont ajouté de l’huile sur le feu, et la majorité est restée silencieuse, comme toujours…

Car les écrivains Algériens ont été de tout temps trop solitaires et peu solidaires. La preuve, il n’existe aucune association ou syndicat des écrivains pour défendre leurs intérêts. Les nouveaux écrivains n’ont aucune odeur de sainteté auprès de leurs pairs anciens                        (chevronnés). Le même sentiment est partagé entre les arabophones et les francophones. Entre ceux-ci d’ici et ceux de là-bas, comme dans le football. Les éditeurs, eux, s’organisent, créent des syndicats et des associations pour mieux piocher dans les droits d’auteurs.

Si vous voulez mon avis, je dirai que ces choses «littéraires» sont courantes dans le monde des écrivains, et de partout dans le monde, on a souvent vu encore beaucoup plus que ce qui est arrivé chez nous. Souvenons-nous du mémorable clash entre Jean Paul Sartre et Albert Camus. Et dernièrement, du débat controversé entre Bernard Pivot et Marc Levy. Telle a été  de tout temps la vie des écrivains. Taciturnes ou impulsifs. Mais dans les deux cas, ils ne laissent personne indifférent, et c’est déjà un gage d’un succès que plusieurs leur envient…

Rachid Boudjedra, Les contrebandiers de l’Histoire, Éditions Frantz Fanon, 2017, 91 pages.

R.E