Dr Mokrane Aït Djida, universitaire, à propos de Tamazight : ” On ne choisit pas son identité. Ni son Histoire”

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Depuis l’officialisation de la langue amazighe avec l’adoption de la Constitution de 2016, d’importantes questions ont été posées sur l’ambiguïté qui entoure son statut, la traduction concrète de cette décision sur le terrain ainsi que la prise en charge en termes de formation. Pour en connaitre davantage, et du coup, élucider cette ambivalence, nous avons pris attache avec le Dr Mokrane Aït Djida de l’université Hassiba Benbouali de Chlef qui a bien voulu répondre à nos questions. Suivons-le dans cet entretien.

Le Chélif : Que pensez-vous du statut actuel de tamazight ?

Mokrane Aït Djida : Politiquement parlant, la langue amazigh est devenue une langue nationale et officielle et ce, depuis l’adoption de la Constitution de 2016. Je dois dire qu’en dépit de l’ambigüité qui entoure toujours ce statut, notamment la contradiction flagrante entre l’article 4 qui stipule clairement que le tamazight est également langue officielle au même titre que l’arabe, et l’article 3 qui considère seule la langue arabe comme langue de l’Etat, force est de constater que c’est la première fois qu’on peut parler réellement d’une prise en charge par l’Etat algérien de la question identitaire, en ne négligeant cette fois-ci aucune composante. C’est l’aboutissement d’un long processus et le couronnement de plusieurs années de lutte ayant commencé en 1949 et provoqué à l’époque une crise au sein du mouvement national. Des générations de militants se sont succédé pour donner à chaque fois un nouveau souffle à ce combat et défendre une cause dont la légitimité est aujourd’hui admise par la majorité des Algériens. Personnellement, je considère qu’il s’agit-là d’un acquis considérable et d’un exemple de tolérance linguistique absente même dans des pays qu’on croit être des bastions de la démocratie et des droits de l’homme, et qui s’érigent souvent en donneurs de leçons. Beaucoup reste à faire bien entendu, mais l’essentiel est que désormais, cette question est soustraite définitivement à la sphère politique, et relève exclusivement du domaine scientifique.

 

Justement, qu’en est-il de la traduction concrète de cette décision politique sur le terrain ?

Il faut savoir que chaque politique linguistique est suivie d’un aménagement linguistique qui touche différents aspects de la vie publique. En effet, certains pensaient naïvement que la reconnaissance de la langue amazighe par les autorités allait se traduire immédiatement par son enseignement obligatoire dans toutes les régions, y compris celles qui sont fortement arabisées et où la présence du berbère est significativement limitée. Or, avant d’en arriver là, beaucoup de mesures devraient être prises, à commencer par la création d’une académie dont la tâche principale est de codifier cette langue, de faire se rapprocher les variétés et de mettre à la disposition des enseignants des outils didactiques leur permettant de mieux prendre en charge cet enseignement. C’est un travail titanesque qui nécessite l’implication de spécialistes issus de diverses disciplines : linguistes, didacticiens, pédagogues, sociologues etc. L’expérience de l’arabisation massive décidée par les politiques et réalisée dans la précipitation est encore présente dans les mémoires. Nous ne devons en aucun cas et sous aucun prétexte idéologique hypothéquer l’avenir de nos enfants en en faisant avec chaque nouvelle expérience de simples cobayes. C’est pour cela que je pense, à mon sens, que l’enseignement obligatoire et généralisé de tamazight doit être l’aboutissement d’un long processus scientifique et non un préalable politique.

Comme vous le savez, un projet aussi ambitieux ne peut être réalisé sans une prise en charge effective du volet de la formation. Quel rôle peut jouer l’université dans ce sens ?

En tant qu’institution censée produire le savoir, l’université a évidemment un grand rôle à jouer. Pour ce qui est de tamazight, outre la formation, chose qu’elle fait malgré elle mais qui n’est nullement sa vocation première, il s’agit de vulgariser la culture et la civilisation berbère pour qu’elles soient connues de tous les Algériens. On ne peut apprendre une langue sans s’imprégner de la culture qu’elle véhicule, et dans le cas de tamazight, il s’agit bien de la culture autochtone,  celle de tout le peuple algérien dont une partie et pour des raisons historiques, ne la considère pas comme sienne. La reconnaissance politique étant acquise, il reste maintenant à faire prendre conscience aux plus réticents que tamazight n’est pas une langue étrangère importée d’ailleurs, mais qu’elle est une composante essentielle de leur identité. On doit d’abord se réconcilier avec soi-même en admettant ce qu’on est vraiment, et reconnaitre ses ancêtres pour pouvoir par la suite apprendre leur langue.

 

La question de la transcription de tamazight ne cesse d’alimenter la polémique. Faut-il le faire en caractère arabe ou latin ?

Comme vous venez de le dire, c’est une question qui divise les politiciens, les spécialistes et même les militants berbéristes. Certes, ces derniers sont dans leur majorité pour l’adoption du caractère latin, mais je connais pas mal d’autres qui sont plutôt pour la transcription en caractère arabe ou tifinagh. Il serait naïf de croire que la question  est exclusivement technique. Elle l’est sûrement d’un certain point de vue, mais personnellement, je vois se profiler derrière le choix d’une telle ou telle graphie toute une symbolique. Doit-on rattacher la langue amazighe à sa famille originelle qui est celle des langues chamito-sémitiques, famille dont est issu également l’arabe, ou l’amarrer à la modernité en adoptant le caractère dominant ? Les uns, pour la plupart partisans des théories conspirationnistes, n’arrivent toujours pas à dissocier le caractère latin de l’ancien colonisateur. Ils avancent, en outre, comme argument, l’exemple de la Turquie qui, comme nous le savons, a adopté l’alphabet latin pour transcrire la langue turque en même temps qu’elle s’est jetée dans le giron de l’occident. Les spécificités culturelles sont alors diluées dans l’océan d’une modernité, somme toute relative, sans que pour autant la Turquie soit reconnue comme entité occidentale à part entière. Les autres mettent en avant le contexte mondial qui oblige les nations à se conformer, malgré elles, aux exigences de cette modernité à laquelle on ne peut d’ailleurs échapper. De plus, les recherches ayant eu pour objet d’étude la langue et la culture amazighes, réalisées durant ces quarante dernières années, ont été entreprises par des linguistes, historiens et hommes de lettres francophones qui étaient obligés d’avoir recours au caractère latin. Il serait par conséquent inconcevable de dilapider tout ce capital et repartir de zéro. Cependant, en tant que didacticien, ce qui m’intéresse beaucoup plus que ce débat, c’est la recherche des méthodes et moyens permettant d’apprendre à nos enfants cette langue de façon efficace, rationnelle et en un laps de temps raisonnable. Et là, je remarque une chose : le système graphique qui permet de transcrire presque tous les phonèmes existant en tamazight, c’est bien le système arabe et non le latin. C’est une vérité scientifique que personne ne peut contester. Faire correspondre un son à une lettre faciliterait l’acquisition rapide d’une compétence orthographique et éviterait à l’apprenant de se perdre dans les méandres des exceptions. Mais je sais également que la graphie latine avec laquelle on transcrit actuellement le tamazight a été adaptée et est devenue le Tamamrit, en référence à son concepteur le défunt Mouloud Mammeri. Des claviers berbères latins existent déjà, des dictionnaires et des logiciels sont également conçus avec ce même caractère, et dans les départements de tamazight, c’est dans cette graphie qu’on enseigne cette langue, et les étudiants ne trouvent aucune difficulté à s’y habituer. Vous voyez donc que le problème est délicat, d’où la division de la classe politique et même scientifique. Il ne peut y avoir, à mon avis, de consensus sur la question tant que les considérations politiques l’emportent sur une vision globale, rationnelle et pédagogique prenant les objectifs d’apprentissage comme principal critère sur la base duquel il sera possible d’opter définitivement pour un système graphique donné.

 

A votre avis, peut-on dire, maintenant que tamazight est devenue langue officielle, que l’Algérie est passé du bilinguisme au plurilinguisme ?

La société algérienne a toujours été plurilingue, ceci est un fait linguistique avéré. Seulement, cette réalité linguistique n’était pas jusque-là prise en considération par les politiques si bien qu’on peut parler dans le cas de l’Algérie d’une situation linguistique atypique. Nous savons très bien que le locuteur algérien utilise plus d’une langue dans ses conversations quotidiennes. Vous n’avez qu’à observer les comportements langagiers des Chélifiens, jeunes et vieux, pour vous rendre compte que plusieurs langues coexistent, en parfaite harmonie d’ailleurs, sur notre territoire. Maintenant que les autorités commencent à entreprendre des mesures allant dans le sens de la réhabilitation de tout un pan de notre patrimoine linguistique, l’idéal serait de tenir compte de ce contexte plurilingue dans l’élaboration des programmes scolaires et des méthodes d’enseignement. Certes, quelques recherches en la matière ont  vu le jour, mais je crois qu’on n’est pas encore arrivé à bien problématiser la question de la présence de plusieurs langues en classe, et de l’hétérogénéité sociolinguistique des apprenants.

 

Un dernier mot ?

Le peuple algérien a toujours été uni dans la diversité. Celle-ci est une richesse et ne peut en aucun cas constituer une quelconque menace. On ne choisit pas son identité ni son Histoire, on doit les assumer sous peine de s’anéantir. Le tamazight n’est qu’une composante de cette identité aux multiples facettes. C’est la langue de nos ancêtres qui ont également adopté l’arabe, l’ont maîtrisé puis propagé par le biais de leurs nombreuses œuvres scientifiques, littéraires et théologiques. Les deux langues n’ont été ni ne peuvent être ennemies. Les tercets de Si Muhend U Mhand suscitent en moi autant d’émerveillement que les quatrains d’Omar El Khayyam, et la poésie engagée d’Aït Menguellet n’est pas sans me faire penser à l’itinéraire militant de Mahmud Derwich. Ainsi, optimiste que je suis, je suis certain qu’avec plus de pédagogie et moins d’actes impulsifs, notre peuple finira par se réconcilier avec son passé, condition sine qua non pour mieux vivre le présent, et envisager un avenir apaisé.

Entretien réalisé par Abdelkader Ham