Par Rachid Ezziane

Autrefois, il y a très très longtemps, là-bas, au pays de Farane, du côté d’où vient le soleil, en plein désert, par une nuit chaude et sans lune, un homme attendait le lever du jour pour entamer un périlleux voyage. De ce voyage, il n’avait parlé à personne. Même à sa femme il n’avait rien dit. Ni à aucune personne de sa tribu. Plusieurs fois, il l’avait reporté ce voyage. Mais il devait l’accomplir. Car cette sortie était vitale pour lui. Elle était plus nécessaire pour lui que l’eau ou la nourriture. Le totem en pierre, qui est le symbole divin de sa famille et de toute sa tribu, le lui avait dit dans son rêve. Il avait offert à son totem une offrande pour que tout se déroule comme il se devait, dans le calme et la sérénité. Mais plusieurs fois il avait reporté son voyage. Car dans son cœur persistait un doute.

En plein milieu de la nuit, il se leva, regarda ses enfants dormir côte-à-côte. Il pensa à son enfance. Dans le pays de la soif, où les hommes ne vivaient que par et pour la razzia, il avait vu le jour, vécu et, comme les siens, avait dès son plus jeune âge appris à domestiquer la nature et les animaux. Et les hommes, pour domestiquer leur rude nature, ne devaient pas avoir de larmes dans leurs yeux et de pitié dans leur cœur.

A cette époque, dans ce lointain pays, de pierres et de sable, on vivait en tribu et en smala. Les gloires se faisaient par le sabre et les paroles mielleuses. Poésie, chants et chevauchées ondulaient les dunes en croissant, appelaient les brunes aux yeux noirs, la nuit, à des rêves encensés de breuvages et de folie. Et les razzias se mêlaient aux razzias. Et les esclaves s’échangeaient de tribu en tribu. Les femmes, les plus belles, surtout. Et d’année en année, de siècle en siècle, on se transmettait les coutumes, même les plus douloureuses, les plus inhumaines.

Devant la tente, l’homme s’allongea, cherchant à apaiser son âme d’un lourd faix qu’il n’arrivait plus à supporter. La nuit s’étirait et le  jour tardait à se lever comme pour exorciser le démon qui habitait l’homme bédouin depuis plusieurs jours déjà. A chaque fois qu’il pensait à son voyage, son cœur se mettait à battre dans ses oreilles. Et plus le bourdonnement persistait, le doute l’envahissait.

L’homme se réveilla avec le lever du jour. Rapidement, il fit sortir son troupeau de chèvres. Refusa le bol de lait que lui tendait sa femme et lui dit de réveiller les enfants pour le pâturage.

Les enfants sortirent, un à un, des bras de Morphée et, comme à l’accoutumée, avec nonchalance, suivirent leur père en sifflant les bêtes pour prendre le départ.

« Femme ! Femme !» dit l’homme, après que les autres aient pris quelques avances sur lui, «réveille la petite, je voudrais l’initier, à son âge, au pâturage.»

Sa femme s’étonna, hésita, puis, sans rien dire, elle alla réveiller leur dernière fille, âgée de cinq ans. Au moment du départ, elle voulut lui demander pourquoi avait-il insisté à prendre la petite avec lui. Puis, par réflexe maternelle, elle se contenta de dire à son mari : «Prends soin d’elle». «N’aie crainte», répondit-il en regardant ailleurs.

Toute contente, la petite Selma suivit son père. Ils marchèrent pour rattraper les autres. Ils marchèrent, mais ils ne les rejoignirent pas. Ils marchèrent et la route s’allongea. Le chemin bifurqua, devint escarpements et rochers imposants. La petite Selma relâcha la main de son père et courut devant lui. Toute heureuse, elle ramassait des pierres et les jetait devant elle avec des rires qu’elle lançait pour son père. Lui, ne disait rien. Il était ailleurs. Loin !

Près d’un petit rocher, il s’arrêta. Il regarda à droite et à gauche ; contourna le rocher, s’abaissa et tira de dessous la pierre une bêche de bois. Il se mit à creuser. L’enfant tournait autour de lui, s’éloignait, puis revenait et repartait en courant.

L’homme donnait des coups rapides. Ses mains montaient et descendaient avec force et vigueur. La bêche allait et revenait, grossissant à chaque coup le trou dans la terre. Quelques instants après, il s’arrêta, souffla, regarda sa fille jouer, s’agenouilla et commença à nettoyer la fosse. Quand il eut fini, il s’essuya les mains sur sa longue djellaba et appela sa fille. Elle courut vers lui et l’enlaça longuement. Il la leva à l’aide de ses deux mains et la déposa dans la fosse. Elle se mit à rire, tout en gardant ses bras dans l’air. Avec des gestes automatiques et pressés, il la coucha sur le dos, se releva et rapidement commença à mettre de la terre sur elle. Elle n’eut pas le temps de crier ou de pleurer. Ses mains, encore levées, comme si elle attendait que son père la fasse sortir de la fosse, dépassaient du tertre. Il les plia et mit dessus des pierres et couvrit le tout de sable. Quand il eut fini, il compacta la terre avec ses pieds, s’assura que rien n’apparaît du corps de sa fille. Ruisselant de suée, il attendit un moment pour s’assurer qu’aucun mouvement de dessous la terre ne se fit. Il s’éloigna, remit la bêche à sa place, s’essuya les mains sur son habit et rejoignit ses autres enfants…

Autrefois, il y a très longtemps, c’est comme ça qu’on lavait l’affront de la honte. Car la femme était une honte dans le pays du côté d’où vient le soleil…

Mais quand viendra le jour du jugement dernier et Dieu dans son Omnipotence demandera à l’homme, au mâle, et à tous ceux qui avaient agi en aveuglement envers la femme : «Quand le soleil sera obscurci, et que les étoiles deviendront ternes, et les montagnes mises en marche, et les chamelles à terme, négligées, et les bêtes farouches, rassemblées, et les mers allumées, et les âmes accouplées et qu’on demandera à la fillette enterrée vivante pour quel péché elle a été tuée… [Ce jour] Chaque âme saura ce qu’elle a présenté…» (Coran/ sourate 81, versets de 1 à 14).

Mais d’ici là, veillons, en tant qu’êtres pensants doués d’intelligence et de bons sens, à être juste et reconnaître à juste titre que la femme n’est pas que la moitié de l’homme, mais son égale et même son avenir…

R.E.