Une lecture de «Pleine lune sur Bagdad» d’Akram Belkaïd

Par Jacqueline Brenot

«L’imminence de l’arrivée des bulldozers amplifie le drame. Au sein de cet insoutenable décor, s’improvise un cours de calligraphie avec stylet et «roseaux taillés en calame» donné par cette grand-mère à sa petite-fille. Dehors, derrière la porte, une opération de ratissage pour retrouver deux adolescents qui ont jeté des pierres»

 

Ecrire l’Histoire à travers les histoires singulières de chacun, comme autant de témoignages clefs d’une même mémoire, telle semble la démarche d’Akram Belkaïd, auteur algérien, journaliste au Monde Diplomatique, collaborateur au site Orient XXI et chroniqueur au Quotidien d’Oran. A travers plusieurs nouvelles pétries de drames et de dérision, emblématiques des quatorze proposées des quatre coins de l’Orient, au plus près du quotidien, avec, en toile de fond, l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis, un certain 20 mars 2003, comme un drapeau blanc perforé d’impacts, mais étoilé de poésie arabe, s’affirme l’enjeu bouleversant de ce recueil, riche de destins blessés, humiliés et de rêves échoués.

D’emblée, l’auteur entre dans le vif de la guerre du côté de l’Irak avec «Fruits secs, vers et vipères». L’ombre des combats et de tous ceux qui les ont précédé déploie son linceul sur la ville et saisit d’affolement les Bagdadis. Un couple tente de résister avec leur nouveau-né au cauchemar, en appelant l’aide du Prophète. Le souvenir de la guerre meurtrière avec l’Iran est toujours présent et «la fin imminente de Saddam» annoncée. Wathiq, le mari a déjà survécu au massacre des siens par la Garde républicaine en 1991, ses frères d’armes ayant été abandonnés par le Président à «une immense tuerie». La peur engendre des réactions inattendues. Le couple se met à réciter et chanter des poèmes populaires, stratégie de survie, occasion d’évoquer les persécutions exercées à l’encontre des écrivains. L’insolence de la poésie contre la dictature, la résistance des mots contre «les détonations et la terre qui tremble». Tous les remèdes sont bons pour refouler l’horreur. Un pied de nez aux régimes et aux destructions massives d’innocents. La conversation de Wathiq avec sa femme Gamra révèle l’insupportable quotidien pour trouver au marché noir de la nourriture et le lait du nourrisson. On pressent toutes les interférences désastreuses du contexte, avec le marchandage honteux pour une nourriture de première urgence. Les hyènes du régime s’enrichissent. Des questions impérieuses surgissent : «Comment l’Irak a-t-il pu produire à la fois un al-Jawâhiri et un Saddam ?». La situation d’urgence nécessite la vente d’ouvrages rares pour se nourrir. «Vendre et perdre de sa dignité, de son honneur…». La question sous entendue est déjà une réponse. «Céder la vieille édition de «Kitâb al-Hayawân» d’al-Jâhiz pour payer la clinique de Gamra». Résoudre cette équation équivaut à humilier la mémoire des ancêtres, qui ont écrit, ou auxquels les livres ont appartenu. Le thème de l’identité culturelle soldée en temps de guerre se poursuit à travers une page du manifeste poétique dédié au grand poète irakien Badr Châker as-Sayyâb. Et pendant ce temps, de riches collectionneurs profitent de la guerre pour s’approprier l’esprit du pays… Jusqu’où peut-on vendre son âme pour survivre ? Le poète, par la voix de Gamra, souffle la réponse, car «seule la poésie vainc les vipères ».

«Deux mères vont passer une nuit blanche… Des pères vont sentir un poids supplémentaire… la lune et ses filets d’ivoire ne pourront rien pour eux. Il y a bien longtemps qu’elle ne peut plus rien pour les enfants de Gaza». La lucidité de la grand-mère ne mâche pas ses mots. Si l’on ajoute le rappel de l’assassinat à Rafah de la jeune militante américaine Rachel Corrie pour amplifier la folie meurtrière de ce territoire, le télescopage terrifiant des réalités du conflit opère »

La nouvelle «Après le chemin…» s’ouvre sur les mots «prison», «cage», «honte», «malédiction éternelle». Juste au cœur de cette condamnation, Gaza, dans sa douleur quotidienne, une grand-mère et sa petite-fille dans les restes de leur maison perforée d’obus et de balles. L’imminence de l’arrivée des bulldozers amplifie le drame. Au sein de cet insoutenable décor, s’improvise un cours de calligraphie avec stylet et «roseaux taillés en calame» donné par cette grand-mère à sa petite-fille. Dehors, derrière la porte, une opération de ratissage pour retrouver deux adolescents qui ont jeté des pierres. La juxtaposition des deux situations bouscule les consciences. «Deux mères vont passer une nuit blanche… Des pères vont sentir un poids supplémentaire… la lune et ses filets d’ivoire ne pourront rien pour eux. Il y a bien longtemps qu’elle ne peut plus rien pour les enfants de Gaza». La lucidité de la grand-mère ne mâche pas ses mots. Si l’on ajoute le rappel de l’assassinat à Rafah de la jeune militante américaine Rachel Corrie pour amplifier la folie meurtrière de ce territoire, le télescopage terrifiant des réalités du conflit opère. La force implosive du style de Akram Belkaïd, surlignée par le naskh* de la fillette agit à en frissonner d’émotion. Et cette poésie improvisée ferme d’un sceau de larme cette béance : «Nous aimons la vie… Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués».

Avec «L’âne de la nuit», l’auteur vient frapper la nuit à Alger. Il nous ouvre les portes de l’hôpital Mohamed Seddik Benyahia, sur le profil de Hafs, chirurgien et urgentiste, un médecin reconnu. D’Alger à Laghouat «on vient de loin pour le consulter. «Andou l’yed. Il a la main…». Il a pour passion et échappatoire la poésie, en la compagnie de Mohamed Dib. Ce qui ne l’empêche pas de rêver d’une «loubia du chef», de «bouraks farcis aux épinards» et de «badr», après trois gardes d’affilée. En pleine décennie noire, les ambulances ne cessent d’arriver. Au milieu des blessés et des morts qui affluent, la poésie s’invite à la dérobée… «La nuit m’assiège, froid dénuement. Mais voici la lumière des pauvres et son manteau». Et la frénésie des opérations à la chaîne reprend, sous la pleine lune et les explosions qui continuent au loin. Le chirurgien «est plutôt satisfait à l’idée de pouvoir opérer à la chaîne et d’inonder son corps d’adrénaline. Cela va lui permettre de ne pas réfléchir.» Nous ne sommes pas loin d’une célèbre comédie satirique américaine réalisée par Robert Altman : «MASH» (Unité chirurgicale de campagne). L’humour noir, la politesse du désespoir… Le désespoir attendra. Un peu plus tard, entre l’omelette et les frites, une phrase fuse : «Les américains ont attaqué… Les missiles tombent sur Bagdad… Saddam va les anéantir…». Dans cette débauche de drames à venir, avec en arrière-plan les accrochages de la nuit, l’échange vif entre le chirurgien et le radiologue révèle d’autres souffrances et déboires. Dans ce huis-clos pause-café, les langues se délient. Le médecin passe au crible un état de fait, comme un réquisitoire contre son pays. Jeu d’aller-retour sans concession entre deux situations et les liens tendus de l’Irak et de l’Algérie, les malheurs du peuple irakien, les progrès de la médecine par temps de guerre… Débats d’idées genre café du commerce au cyber. Et les vers de Dib qui se glisse dans la nuit : «Rien que la mer ténébreuse et douce. Tombée des étoiles, témoin des mutilations du ciel. Solitude, pressentiments, chuchotis». Redoutable mise en garde. Il faut les mots du poète pour nous préparer aux dernières déferlantes et à la chute brutale de l’histoire. «L’âne de la nuit», ce «baudet hideux» a bien sévi cette nuit de pleine lune, avec son lot de démence et de ravages, la prémonition de l’urgentiste s’est confirmée… «Darbou hmâr el-lil».

« Au temps linéaire et glacé de l’Histoire, l’auteur substitue l’espace de vies en pointillé et les battements de désespoir de chacun embarqué dans cette tragédie perpétuelle. Un refuge de mots avec des portraits en creux qui font frémir et des vers d’anthologie choisis pour réchauffer les cœurs et lutter contre l’amnésie des hécatombes d’innocents »

Avec «Les papillons», l’auteur nous conduit à Tunis, chez Moulka, interdit par sa femme de recevoir ses amis chez lui. En désespoir de cause, la buanderie servira de salon. «Acte illégal au regard de la loi mais rendu possible grâce à sa position de membre et de représentant local du «hezb», le parti». Au cours de la soirée, la radio RFI annonce l’invasion américaine et le bombardement de Bagdad. Au hasard des propos entre les acolytes et de l’enthousiasme de certains à aller se battre aux côtés des agressés, on comprend qu’«aucun gouvernement arabe ne soutiendra Saddam et personne ne lui enverra des troupes». Au cours des tensions verbales, en prise directe avec celles du pays où les délateurs ne sont jamais très loin, surgissent quelques phrases d’un poème d’Aboul Qasim Echebbi, considéré comme le poète national et l’un des premiers poètes modernes de Tunisie. Alors le charme des mots opère et commence une autre histoire de l’infortuné Monçof qui vient de rompre ses fiançailles. La parole se libère malgré les suspicions de présence de mouchards, imaginés, cette fois, sous l’aspect de papillons. L’absurdité de certains propos renforce celle de la guerre préventive de Bush en Irak. Le fil rouge des précédentes nouvelles se poursuit à travers l’évocation de cette sale guerre. Dans un déchaînement de coups et d’humour farcesque, au limite du grossier, entre l’amateur de poésie et Monçof, sa victime désignée. «La guerre en Irak a fait sa première victime en Tunisie».

Laissons le lecteur découvrir la suite de ce périple sans filtre, ni concession, dans les pays concernés de près ou de loin par l’invasion de l’Irak, sur les traces de poudre qui le ramènent inéluctablement à Bagdad. Le scalpel bien aiguisé de ce recueil de nouvelles incise les esprits endormis sur la bonne conscience du monde, par une nuit de pleine lune. La chirurgie littéraire de l’auteur en dit plus long que toutes les photos hémoglobines des médias. Elle opère dans le sens de tous les crimes de guerre perpétrés, en temps réel, dans cet instant clef de l’Irak.

Les drames du Moyen-Orient entrent en résonance avec la politique des lieux.  Au temps linéaire et glacé de l’Histoire, l’auteur substitue l’espace de vies en pointillé et les battements de désespoir de chacun embarqué dans cette tragédie perpétuelle. Un refuge de mots avec des portraits en creux qui font frémir et des vers d’anthologie choisis pour réchauffer les cœurs et lutter contre l’amnésie des hécatombes d’innocents.

Il fallait l’expérience d’un journaliste, spécialiste du monde arabe, doublé d’un spécialiste de la poésie arabe pour atteindre ce niveau de puissance évocatrice. On ne pourrait apprécier meilleur réquisitoire contre la guerre au Moyen-Orient. La littérature dispose depuis toujours, si elle sait les ajuster, d’armes à destruction plus massive qu’il n’y paraît, vis à vis des oppresseurs de toute sorte.

A.B.

*Naskh (ou nèsky) est le style d’écriture utilisant l’alphabet arabe, appris à l’école et employé pour la calligraphie.

«Pleine lune sur Bagdad», d’Akram Belkaïd – Erock Bonnier Editions – Collection Encre d’Orient, 256 pages