Par Rachid Ezziane

Ils partent à la tombée du soir, ou à l’aube, sans aviser personne. Sous la pluie ou les rafales d’un vent glacial. En plein floraison des cerisiers ou sous les dards d’un soleil d’été. Ils partent pour ne plus revenir chez eux. Ils prennent  la décision de partir comme pour mourir, sans vraiment mourir. Ils abandonnent tout. Famille, travail et amis. Du jour au lendemain, ils s’évaporent sans laisser de trace…

Ils partent et personne ne saura ce qu’ils deviendront. Leurs proches les attendront durant de longues années, mais en vain. Ils se fondent et se confondent dans la société des laissés-pour-compte sans se soucier de ce qu’ils vont devenir, ni ce que peuvent endurer leurs familles. Et ils sont nombreux à choisir ce mode de vie, là-bas dans le pays du soleil levant.

Voici la mystérieuse histoire des «Évaporés» du Japon :

Il existe au pays des Samouraïs, et depuis toujours, un mystérieux et énigmatique comportement et phénomène que pratique une frange de la société Japonaise. Surtout chez les hommes, étant très rare chez les femmes japonaises. Il est de coutume chez les japonais, dès qu’ils se sentent en échec dans leur travail, leur foyer ou tout simplement en mal d’être, de choisir l’exil au sein même de leur pays. Ils abandonnent tout et se font oublier par leurs familles, amis, sans possibilité de retour. Au Japon, on les appelle les «Évaporés». Ils sont plus de cent mille personnes qui «s’évaporent» chaque année, et leur nombre va crescendo, dit-on. Car dans la culture nipponne, ne pas réussir sa vie est une honte, et seul le suicide absout la honte. Alors, à défaut de suicide, ils disparaissent. Et au Japon, on ne badine pas avec l’honneur. Comme au temps des Samouraïs qui se faisaient «hara-kiri» en s’ouvrant le ventre quand ils voyaient qu’ils n’avaient pas été à la hauteur de leur mission.

Les «Évaporés» des temps présents ne sont que les fils des Samouraïs d’autrefois. Et ils perpétuent ce passé en une autre façon. Peut-être aujourd’hui plus qu’hier. Car dans la vie moderne, d’aujourd’hui, les circonstances de l’échec social sont plus nombreuses que celles d’autrefois. Et le mental de l’homme d’aujourd’hui est moins résistant que celui de l’homme d’hier. Mais au Japon, se faire oublier et devenir invisible est un acte presque voulu par la société pour celui qui se fait rattraper par le revers et l’insuccès.

Mais la question qui m’est venue instantanément dès que j’ai pris connaissance de ce phénomène est comment peut-on «s’évaporer», aujourd’hui, dans un monde moderne où tout est chiffré, fiché, numérisé, classé, et que sais-je encore ?  Comment  font ces japonais «évaporés» à arriver à se soustraire des mailles de la «biométrie» et le «renseignement» ? Mais je ne crois pas que la société japonaise s’en soucie ou veut les retrouver. Je crois même que c’est une autre culture de ne pas vouloir retrouver ces «Évaporés». Comme pour confirmer la loi de la «honte de l’échec». Autre question : que deviennent-ils ? Et de quoi vivent-ils ? La réponse est toute simple. La majorité de ces Évaporés deviennent des vagabonds. Ils vivent, comme les vagabonds, de la mendicité et avec les restes que jettent les marchands, les supermarchés et les hôtels. Quelques uns vivent de petits métiers à la journée, d’autres avec leurs économies cumulées durant toute une vie. Les «Évaporés» n’ont pas d’âge. Jeunes ou vieux, diplômés ou simples travailleurs, issus de familles aisées ou de la classe moyenne, on peut y trouver toutes les classes de la société japonaise. Il y a aussi ceux qui sortent de prison et ont honte de reprendre leur vie parmi les leurs, alors ils s’éclipsent à jamais et ne donnent plus signe de vie. Il y a autant de motifs que de disparitions. Chaque cas a son histoire et son motif. Mais tous prennent le même chemin de l’exil en soi et dans le néant. Certes, de par le monde, ce genre de disparition a toujours existé. Je crois, d’ailleurs, que l’on a tous envie, à un moment de notre vie, de tout plaquer, de changer de vie. Recommencer autre chose. C’est certain que ce fantasme d’évaporation existe, surtout parmi les jeunes et en cette période de crise. Mais on peut changer de vie sans se débarrasser de son passé. On peut changer de métier, se reconvertir tout en gardant le lien, aussi faible soit-il, avec les proches et la société…

Mais au Japon c’est un véritable phénomène de société. Fuir peut se traduire chez nous par de la lâcheté, mais dans la société japonaise, c’est plutôt sauver son honneur en choisissant de partir. Ce phénomène des «Évaporés» occupe une large place dans la littérature nippone. Comme qui dirait qu’il y a un consentement qu’il n’y a pas d’autre issue pour laver l’affront de la honte sauf partir et se faire oublier. L’idée du vagabond, de l’évaporé, est une figure très ancienne au Japon. Elle est au cœur de la culture japonaise, et la modernité n’a rien changé à cela.

Mais quoi que l’on puisse dire, quitter les siens et sa famille, laisse des séquelles et des douleurs inguérissables. Et il y a dans la littérature nippone des exemples de ce déchirement douloureux qu’au fond les japonais le redoutent et peut-être même l’abhorrent. Mais quand les mœurs sont ancrées depuis des lustres dans les sociétés, il est difficile de les changer. Et d’année en année, et de siècle en siècle, comme une seconde nature, les phénomènes de société, par strates et couches sédimentaires, deviennent partie prenante de ces sociétés. Aussi douloureuses soient-elles, ces us et coutumes, les hommes les adapteront jusqu’à la fatalité…

R.E.