Quand les souffrances de l’exil se travestissent en maladie de l’oubli

Par Jacqueline Brenot

 

«Avec les péripéties scabreuses du père et les pérégrinations du fils en mal de généalogie algérienne, «Mémoires au soleil» est un roman qui n’en finit pas de questionner. Le syndrome délirant de ce père symbolise la fracture des déracinés. Le trouble de la pensée soumise à l’appel de la terre ancestrale n’est pas qu’une manifestation pathologique, il reste une blessure culturelle. C’est en cela que ce livre nous touche intimement»

 

Certains romans vous touchent dès la première ligne, tant ils vous entraînent dans les maillages les plus intimes de la réalité, au plus juste des épreuves de la vie. Le pouvoir des mots est sans limite à qui sait les manier avec aisance et jubilation. C’est le cas de «Mémoires au soleil» d’Azouz Begag, qui raconte l’histoire d’un père, Bouzid, atteint par la maladie d’Alzheimer, surnommée «d’Ali Zaïmeur» par ses copains, et ses conséquences rocambolesques sur la famille. L’insolence de ce récit qui pourrait tourner en psychodrame, par la gravité du sujet, rebondit souvent sur des volte-face comiques, voire caustiques, propres au style de l’auteur. L’alternance de tristesse empreinte de nostalgie et d’euphorie exaltée signe ces débordements de l’existence, lorsque cette dernière croise la route minée de la maladie.

Azouz Begag livre ici un hommage à son père et à sa mère, sur un sujet délicat, la maladie qui «mange les souvenirs des gens», par un chant d’amour intime et troublant. L’histoire vibre au rythme des péripéties démentes de ce père, Bouzid, aimanté par son pays. Celui-ci parvient, chaque jour, à déjouer la surveillance de sa femme Messaouda et de son fils Azouz pour fuguer dans cette banlieue lyonnaise, en direction de l’Algérie. Nous plongeons directement dans l’épreuve abyssale de cette sale maladie: «Ma nuit agitée annonçait un matin pourri… Je vois en plein écran le visage ébouriffé de ma mère… Un malheur est arrivé… Il est retourné sur l’autoroute». Les mots tranchants de la nouvelle fugue paternelle claquent dans le petit matin d’Azouz et il nous prend l’envie de l’accompagner dans sa recherche. Il ne faut pas plus au talent de l’écrivain pour transformer le récit en champ de mines. Nous n’avons pas fini de courir dans l’essoufflement du personnage en quête éperdue de son «multirécidiviste» et «fugitif» de père. Azouz met les bouchées doubles pour garder la tête hors de la tourmente, mais, surprise des revers de situation, l’amour filial y gagne des ailes d’ange protecteur. Les sentiments du narrateur s’emmêlent aussi les pieds dans ses racines algériennes et «les souches africaines». Car le remord omniprésent de ne pas les connaître est devenu, dans ces circonstances dramatiques, un dilemme de taille. Comme dit Azouz : «Impossible de me mettre à la place du fugitif. Je dois me résoudre à une surprenante réalité : je ne connais rien de lui.» L’accident de santé du père a provoqué un carambolage de sentiments amers chez le fils. L’effet domino du délire paternel rejaillit sur l’identité déjà malmenée : «L’ignorance de mes racines m’empêchait de grandir.» Un retour au pays, près de Sétif, lieu de naissance du père, pour retrouver la mémoire familiale avait provoqué chez Azouz une série de déconvenues, car un centenaire local ne se souvenait même pas des Begag. La désolation était à son comble : «Çà m’a fait un trou dans le ventre». Mais voilà, la recherche est double, puisque la mère d’Azouz est «née à Amoucha, village kabyle fondé en 1880, près d’El Ouricia… le dernier gisement identitaire du côté maternel» et le narrateur s’y est rendu aussi pour «demander à la mairie son extrait de naissance…». Comble de l’ironie, quand «le sort s’acharne», dans cette région sensible de la quête d’origine, c’est la débâcle totale, «un éboulement». Point de traces de la naissance de Messaouda sur le registre d’état civil ! Par magie, un employé touché par le récit d’Azouz établit un document provisoire, «en réalité un faux», mais qui redonne «trace» de la mère et par effet de capillarité, existence en terre d’Algérie au fils. L’honneur est sauf !

Et la recherche du père reprend dans les rues de Lyon passé au peigne fin, avec son flot d’espoir et d’épuisement, de rencontres, d’échanges, et de retrouvailles in extremis. Ici, l’anecdotique n’est pas un trompe-l’œil. Il donne la mesure sensible du drame qui se répète. La perception altérée de la réalité du père permet au fils d’affiner la vision de son enfance. L’histoire réhabilitée du père par le fils revient au temps «comme avant» qui conduisait Bouzid «avec le bus rouge n° 27» au marché aux puces et aux douches municipales, sans oublier sa mobylette en route pour conduire Azouz à l’école. Ainsi vont les petits miracles de la vie, quand l’amour décide de prendre les choses en main.

L’acharnement des proches de Bouzid à le retenir, la tendresse de sa femme pour «l’homme de sa vie», ne peuvent rien contre cette attraction viscérale.

C’est comme si la volonté du père à résister à l’appel du pays, durant ses années d’activité dans le bâtiment, s’était inversée. Les vannes ont lâché ! On se demande si la maladie ne s’est pas installée par dépit et défi dans la tête de cet ouvrier pour contrer l’excès de renoncement présent depuis trop longtemps. Le portrait de ce père forcené de la fugue nous touche par sa ténacité à reprendre à pied, «dans ses godasses de chantier», «l’autoroute du Soleil qui mène à la Méditerranée». Rien ne peut l’arrêter, car il vit désormais dans l’instantanéité et ses choix sont évidents. Sa terre l’attend depuis longtemps, il ne peut plus fuir le rendez-vous, même si celui-ci croise la route du cimetière.

A travers ce père frondeur, Azouz Begag laisse entendre, en dehors de la pagaille des familles retournées par cette maladie, la souffrance des déracinés, l’enkystement de l’exil, l’espoir inaltérable de terre natale. Plus le père tombe dans sa perte de repères, plus le fils retrouve les traces du temps passé, le sien et celui de ses parents, jusqu’à «la sale guerre à Sétif, celle des massacres du mardi 8 mai 1945». Car, bien sûr, la cause de l’exil s’impose au questionnement personnel du fils, puisque «C’était un paysan. Il serait resté chez lui, entre les collines de sa petite Kabylie, si la terre algérienne avait pu nourrir sa famille». Plus le narrateur court après son père, plus le passé, seul trésor familial en péril, afflue et le rattrape, avec, en écrin, le portrait touchant de Messaouda, sa mère soumise aussi aux affres de l’existence et à la perte de ses deux filles.

Dans cette épreuve où toutes les alertes sont au rouge, la tendresse et l’ironie tempèrent l’accablement. Pour exemple, Azouz, qui cherche désespérément son père, envisage aussi sa mort accidentelle. Après l’afflux des questions pratiques «Qui pourra m’aider pour la mise en bière, la toilette, les prières?…», un constat aussi dément que la situation s’impose : «Vivre c’est déjà compliqué, mais mourir l’est encore plus quand on n’a pas l’habitude».

L’humour noir sert ici de catalyseur des désirs enfouis de retour au pays. L’auteur ne rate jamais une occasion de souligner l’amertume ou le macabre de la situation par un mot grinçant et distancié. Il cultive l’art de la provocation et du décalage, pour mieux signifier l’absurdité et le non-sens de certaines situations propres à la condition humaine, jusqu’à surnommer son fugueur de père «Pégase Bouzid». La constellation de l’hémisphère boréal y a gagné une étoile algérienne ! L’arme de subversion contre la cruauté des circonstances est infaillible. Lire un roman d’Azouz Begag, c’est recevoir en prime quelques évidences aux accents épicuriens.

Au fil de sa recherche, Azouz passe en revue les lieux susceptibles d’être sur le chemin du fugueur. C’est ainsi qu’il arrive sur l’incontournable bistrot où son père retrouve ses «vieux amis du foyer». Le rendez-vous quotidien des exilés, «Au Café du soleil», au bar  tapissé de photos et de cartes postales d’Algérie, de France, du Québec…», où «l’ennui sent la transpiration… toujours la même nostalgie et la résignation qui suintent sur les murs écaillés et les rideaux jaunis par la nicotine» et où le père passe une partie de ses journées «sans consommer». La maladie dérangeante n’est pas une fatalité, ça doit faire longtemps qu’elle rôde dans les entrailles de ces desperados de l’Histoire.

Avec les péripéties scabreuses du père et les pérégrinations du fils en mal de généalogie algérienne, «Mémoires au soleil» est un roman qui n’en finit pas de questionner. Le syndrome délirant de ce père symbolise la fracture des déracinés. Le trouble de la pensée soumise à l’appel de la terre ancestrale n’est pas qu’une manifestation pathologique, il reste une blessure culturelle. C’est en cela que ce livre nous touche intimement.

Dans cette Bérézina familiale, aux portes de la mort, Alzheimer s’apparente ici à un chien de l’Enfer, protecteur légendaire chargé de la chasse des âmes perdues. Celle du père, travailleur émigré hanté par son pays, mais aussi celle du fils affecté par ses origines mal assimilées et qui, par l’épreuve paternelle, retrouve la terre de ses ancêtres. Jusqu’à ceux de la grande famille Begag, retrouvée par le narrateur sur le site «Mémoires des hommes du ministère de la Défense», qui ont donné leur vie pour la France : «A Cachy, Abbécourt, dans la Somme et L’Aisne. Ils étaient analphabètes et ne parlaient pas un mot de français.» Il n’est jamais trop tard pour faire éclater la vérité historique !

Le syndrome délirant du père a dessillé les yeux d’Azouz et des siens. Paradoxalement, son désordre amnésique a aiguillonné l’identité du fils, ressuscité les portraits de jeunesse des parents et les fantômes glorieux du pays.

Si Azouz Begag a choisi pour sujet l’épopée d’une famille touchée par la maladie du siècle, il le fait avec le panache d’une langue goulue, à la sauce nature des banlieues de Lyon et d’ailleurs. Au final, l’espoir l’emporte sur l’épreuve morbide.

Ce nouveau roman est une valise débordante de souvenirs et de sentiments délicats, celle que le fugueur de père n’est plus en mesure d’emporter, et qui dans son parcours éperdu sème sur sa route-du-soleil tous les souvenirs légers et les coups durs d’une existence entre deux rives. L’ombre et la lumière de ce roman testament, par fils interposé, vous accompagneront longtemps.

Encore un très bel hymne d’amour à l’Algérie offert par l’auteur, toujours si près de ses racines, à savourer et à partager !

A. B.

Mémoires au soleil d’Azouz Begag – Editions du Seuil (Mars 2018)