Tant qu’ils seront en vie…

Dès le recouvrement de l’indépendance, l’Algérie s’est préoccupée de la restitution de ses archives, en particulier celles détenues par l’ancienne puissance colonisatrice. Nombreux de ces documents se rapportent à la prise d’Alger, en 1830, et aux conquêtes coloniales qui se sont poursuivies jusqu’au début du 20ème siècle. Plus prolifiques sont les archives sur l’administration de l’Algérie française, le traitement singulier des questions indigènes, la dépossession des tribus et, surtout, les « événements d’Algérie », euphémisme par lequel la France officielle a longtemps désigné la guerre sanglante qu’elle a livrée aux forces patriotiques nationales. 

 Le départ précipité et massif des colons entre 1961 et 1962 s’est accompagné d’un véritable hold-up de la mémoire collective ; l’essentiel des documents se rapportant aux 132 années d’occupation ont été transférés en France, quand d’autres n’ont pas été brûlés et détruits sciemment, de peur qu’ils ne tombent entre les mains de la toute jeune administration algérienne et qu’ils ne révèlent, par conséquent, des secrets que l’on se garde de divulguer à ce jour.

Depuis, c’est un contentieux lourd qui oppose l’Algérie à la France sur la question complexe de la restitution de ces archives, qui renvoie à plusieurs considérations d’ordre politique, législatif voire psychologique du fait que de nombreux acteurs impliqués directement dans le conflit soient encore en vie.

Pour l’Algérie, l’enjeu est considérable. Il s’agit de la constitution d’un fonds d’archives nationales à travers la récupération –et la restitution – de documents qui comptent énormément pour les algériens. D’abord pour l’appropriation d’une mémoire « spoliée » et, ensuite, pour l’écriture d’une Histoire contemporaine algérienne, plus précisément l’histoire de la guerre de libération nationale, une tâche colossale qui impose objectivité et sérénité dans le traitement des faits et événements ayant ponctué les sept années de guerre que se sont livrés sur tous les fronts les deux parties antagonistes.

Sans documents authentiques ou reconnus comme tels, sans archives corroborant des événements ou les contredisant, il est difficile de se fier aux seuls témoignages oraux sur une tragédie vécue surtout du côté algérien. Les propos recueillis auprès des hommes et des femmes, de quelque condition qu’ils soient et quel que soit leur degré d’implication dans les événements, quand bien même renseigneraient-ils sur la barbarie de la guerre et de ceux qui l’ont menée, ne constituent pas un élément d’appréciation objectif des faits. La mémoire humaine est défaillante, elle est surtout prisonnière de la subjectivité et du manichéisme simplificateur qui veut que le peuple, dans son ensemble, a subi les exactions et les crimes de l’occupant. Et si, du point de vue algérien, l’image correspond parfaitement à la réalité, eu égard à toutes les souffrances que les populations indigènes ont endurées durant la colonisation, cela ne saurait suffire pour faire admettre, de façon définitive et sans conteste, des vérités historiques. En premier lieu, les crimes contre l’humanité dont se sont rendus coupables l’armée française et ses supplétifs locaux, non seulement entre 1954 – 1962, mais durant toute la période antérieure où l’armée coloniale d’Afrique s’était illustrée par les massacres à grande échelle qu’elle a perpétrés contre les tribus insoumises du Dahra, de Kabylie, de l’Algérois, du Nord Constantinois et du Grand Sud.

Ces archives sont donc indispensables pour l’écriture de l’Histoire de l’Algérie -ou sa réécriture si l’on admet le fait que l’essentiel des écrits ont été produits outre méditerranée, ce qui les fait suspecter d’emblée de manquer d’objectivité.

Pour les hommes politiques algériens qui ont vécu les événements, en particulier ceux qui peuvent donner une appréciation plus ou moins objective sur la teneur des assertions contenues dans ces écrits, l’appel à la « décolonisation » de l’Histoire de l’Algérie prend tout son sens.  L’on comprend ainsi le pourquoi des tentatives multiples menées par le parti unique et l’organisation des moudjahidine d’écrire la guerre de libération nationale, en faisant appel notamment aux survivants des batailles mémorables ayant opposé les forces coloniales aux katibates du FLN/ALN ; le principe étant que cette guerre, dont les actes de bravoure et de témérité sont sublimés à l’extrême, devait être transmise sous cette forme aux générations futures. L’on saisit également la hantise de quelques chercheurs de voir disparaître des pans de notre histoire nationale contemporaine avec l’inéluctable disparition des témoins directs du conflit. Quelques uns ont cru utile, à l’exemple de feu Mahmoud Bouayad, qui dirigea longtemps la bibliothèque nationale, de questionner les survivants et de recueillir leurs témoignages sonores, technique qu’il appela « l’histoire par la bande » et qui devait immortaliser leurs propos sur des bandes magnétiques ou les filmer si les moyens le permettent. Le chercheur justifie le recours à cette méthode pour compenser le manque de témoignages écrits et de documents dans les maquis où, pour des raisons évidentes de logistique, de sécurité, de temps et de moyens, les éléments lettrés de l’ALN, ne pouvaient guerroyer sur deux fronts.

Utile certes, le témoignage écrit ou oral sur des événements passés, montre ses limites quand il est sujet à controverse et lorsqu’il met face à face plusieurs contradicteurs.  C’est pour cette raison, entre autres, que le projet d’écrire l’histoire de la guerre de libération n’a pas donné ses promesses. Bien au contraire, des historiens ont carrément rejeté cette manière de faire, considérant qu’elle était simpliste, pragmatique et non scientifique et que, forcément, elle ne pouvait qu’ échouer, non parce que les témoignages manquaient de véracité mais parce que cette Histoire était basée sur des souvenirs que le temps a altérés, des témoignages empreints de forte subjectivité et hors contexte d’acteurs-spectateurs évoluant dans un cadre trop étroit, peu renseignés sur les agitations qui secouaient le monde qui les entourait. Quel crédit donner en outre aux propos tenus par ces innombrables maquisards qui ont participé à des batailles où, prétendent-ils,  l’ennemi aurait essayé de sévères pertes alors qu’en réalité elles ont coûté très cher aux unités de l’ALN. Peut-on également prendre pour argent comptant les « révélations » tardives de quelques personnalités sur le génie de la révolution algérienne et les considérer comme vérités absolues ? Ce sont autant d’arguments qui démontrent que l’écriture de toute Histoire doit se conformer à la rigueur scientifique, cette dernière faisant appel à toutes les sphères dans lesquelles se déroule l’activité humaine. Les instruments d’analyse font intervenir le politique, l’économique, le social et le subjectif, c’est-à-dire l’idéologie et la culture dominantes dans la société. Les archives sont, à ce titre, pleines d’enseignement pour le chercheur en Histoire ou toute autre discipline des sciences humaines. Les chercheurs algériens en sont conscients qui estiment, à juste titre, que sans ces archives, des épisodes entiers de notre histoire resteront manquants, ce qui jettera longtemps encore l’ombre sur certains événements historiques capitaux.

Il faut reconnaître, cependant, que la quête de documentation sur l’histoire de l’Algérie se poursuit de façon ininterrompue, les autorités centrales ne ménageant aucun effort pour reconstituer la mémoire nationale éparpillée. La construction d’édifices tels le centre national des archives s’inscrit dans cette logique et dans l’espoir d’abriter les tonnes d’archives détenues par les puissances qui ont eu à gérer l’Algérie, la France principalement et la Turquie accessoirement.

Pour cela, il faut encore du temps et attendre que saute le verrou psychologique des acteurs vivants des événements, que les passions s’apaisent et que la « normalité » soit la caractéristique principale des relations franco-algériennes.