Par Laïd Klouche

«Autrefois, le Chélif était un vrai fleuve dont le biotope était plus riche que celui de l’Inn. La flore du Chélif était d’une diversité inouïe, et les espèces qui fréquentaient ses rives et ses eaux étaient bien plus nombreuses. Il y avait des anguilles dans le Chélif. L’anguille, espèce anadrome, qui naît en eau douce et migre dans l’Océan. Les anguilles qui vivaient dans leur repaire sous les berges vers le Moulin Robert, faisaient le voyage des Sargasses et retour !» 

Vous trouvez ? C’est la devinette classique que l’on rencontre dans les problèmes de mots croisés que nous propose la page jeux de nos quotidiens et nos hebdomadaires préférés. Je suis sûr que si l’on faisait une étude statistique, les journaux algériens sortiraient premiers pour le nombre de problèmes de mots croisés dans lesquels les lettre I, N, N, répondent dans cet ordre à la définition citée en titre. Du débutant besogneux au cruciverbiste chevronné, tous ont eu, à un moment ou à un autre, l’occasion de se creuser la tête pour remplir les trois cases.

L’Inn, donc. La fameuse rivière dont on écrit le nom sur les tables des cafés maures, dans les jardins publics ou sous les vérandas ombragées. L’Inn, rivière d’Europe centrale, prenant sa source en Suisse, dans les Grisons et se jetant… où, en fait ? Toutes les rivières, tous les cours d’eau de ces régions se partagent en deux groupes. Il y a les affluents du Rhin et il y a les affluents du Rhône. Les rivières “allemandes” et les rivières “françaises”. Comme pour le foot. Mais l’Inn ne mange pas de ce pain-là. Elle naît en Suisse et opte naturellement pour la neutralité ; elle choisit le Danube, à l’est.

Certains explorateurs sont remontés, dans un lointain passé, jusqu’aux sources du Nil. Je me propose pour ma part de remonter modestement jusqu’à la source de l’Inn. Je connais une petite partie de cette rivière pour en avoir souvent longé les rives tout près du lac de Sils, dans le canton montagneux des Grisons en Suisse. Cela se passe non loin du col de la Maloja qui ouvre la route vers l’Italie du nord. Je connais l’endroit où, dévalant les pentes à pleine vitesse, elle se jette avec grand bruit dans le lac. Comme un petit torrent plein de fougue, son énergie est vite absorbée par la masse bleue du lac. Mais ses eaux ne se mêlent pas vraiment aux eaux du lac ; elles restent proches de la rive nord où elles forment un courant rapide qui longe le lac puis en sortent quelques kilomètres plus loin. L’Inn adopte alors l’allure qui sied à un cours d’eau respectable et coule tranquillement entre ses rives herbeuses jusqu’au lac de Silvaplana. Lui font cortège sur ce trajet sans histoire des pins sylvestres, des mélèzes et beaucoup de sorbiers. Les hautes herbes mêlées d’épilobes aux fleurs mauves ondulent sous la brise qui descend de la montagne, donnant à la rivière son charme bucolique. On peut voir en transparence quelques truites nager, entre deux eaux, sans hâte, parmi les pierres et les plantes aquatiques.

Puis la voilà qui rencontre une nouvelle nappe d’eau. C’est le lac de Silvaplana dans lequel elle se jette sans vraiment s’y mêler. On dirait qu’elle économise ses forces en empruntant ce moyen de transport pratique et confortable : voyager sur le dos d’un lac. Elle quitte ensuite le lac de Silvaplana, lambine un moment dans une plaine marécageuse puis se décide pour entrer dans un ultime plan d’eau, le lac de Saint Moritz. Qu’elle quitte en étant un peu plus grosse puisqu’elle emporte dans son débit une partie des eaux du dernier lac qu’elle traverse en Suisse. Maintenant elle a fait son lit, acquis son statut de rivière d’Europe “en trois lettres” et s’apprête à entrer en Autriche qu’elle traverse en donnant son cachet à une grande cité olympique, Innsbruck (le Pont sur l’Inn) puis s’en va rejoindre le Danube à Passau, en Allemagne.

Et la source, vous allez me dire, elle se trouve où, cette source de l’Inn, rivière d’Europe, en trois lettres?

«Autour de nous, il n’y a plus un arbre et il n’y a même plus que des touffes d’herbe rase disséminées parmi les pierres. Ça et là de petits bouquets de gentianes au bleu intense, des myosotis délicats, des renoncules des glaciers. L’évidence est là : la flore se fait plus modeste et plus timide à ces altitudes, devant la roche écrasante par son gigantisme et sous le climat implacable qui hante ces lieux»

Les journaux algériens devraient, pour varier le plaisir de la recherche, corser un peu la difficulté en proposant la définition suivante : «Source d’une rivière suisse» en sept lettres. Voilà qui change de la routine, voilà du corsé. Il faut d’abord trouver la rivière suisse. Facile pour les vieux briscards, mais  ouvrons nos Atlas (ou Wikipédia) et suivons du doigt sur la carte le cours de la rivière. En remontant du lac de Sils, la ligne bleue zigzague un peu sur la montagne puis rejoint un plan d’eau, encore un. C’est un lac et il a pour nom Lunghin, un nom romanche comme on en rencontre dans cette région linguistique particulière où l’idiome parlé, mélange de latin et de formes germaniques, constitue la quatrième langue nationale de la Suisse. Une langue nationale sur les documents fédéraux et jusque sur les billets de banque, avec seulement 68 000 locuteurs. Il est vrai que ce canton, jaloux de ses traditions et de sa culture surprend par sa singularité. Même son réseau ferré est à voie étroite (1 m d’écartement entre les rails); les trains suisses de la compagnie fédérale des chemins de fers s’arrêtent aux gares de Coire et Landquart, à la frontière du canton. Une économie solide, basée sur la sobriété et une politique touristique soucieuse des questions écologiques. Et ces hautes montagnes aux pics enneigés, ces vertes vallées, ces cours d’eau et ces lacs : elle est là, leur économie ; il est là, leur trésor.

Sur la route qui longe le lac au nord, tout près de la confluence rivière-lac, un petit sentier de traverse s’ouvre, sur notre gauche, parmi les potagers et les herbes folles. On l’emprunte, et le petit sentier devient un raidillon en moins de dix minutes de marche. On sort du couvert végétal, on grimpe encore un coup et on passe par dessus l’Inn sur un petit pont en bois. Et maintenant commence la vraie grimpée. Le sentier, caillouteux, serpente sur la montagne entre rochers et buissons de rhododendrons. Il nous a fallu une heure d’ascension pour arriver à un replat qui permet de souffler un peu. En bas, le village de Maloja paraît déjà bien petit. Le lac prend des tons d’un bleu foncé avec les reflets verts de la forêt environnante. Le replat n’était qu’un répit car l’ascension devient maintenant plus difficile. On attaque une paroi rocheuse au milieu d’anciens éboulis. L’herbe se fait plus rase et la flore se spécialise. Mousse et lichen prospèrent sur la roche froide. Les sapins et les mélèzes ne poussent plus au-delà de 2000 m. Et on est à 2000 m, la preuve : le vent est froid, l’air est léger, très léger et le souffle est court. Un bruit d’eau dans une fente rocheuse de la montagne, c’est le glouglou joyeux d’un ruisseau qui n’est autre que l’Inn. La rivière qui, à cette altitude, n’est qu’un ru sans importance, chante doucement entre cailloux et buissons rabougris. Ce ruisselet coule sur le granit, d’un flux rapide et transparent. On remplit la gourde. L’eau est minérale mais glacée, presqu’imbuvable. Petite halte. Le village de Maloja, en bas, n’est plus visible mais les sommets enneigés de l’autre côté du lac sont impressionnants ; ils culminent tous à plus de 3 000 m. À donner le vertige. Autour de nous, il n’y a plus un arbre et il n’y a même plus que des touffes d’herbe rase disséminées parmi les pierres. Ça et là de petits bouquets de gentianes au bleu intense, des myosotis délicats, des renoncules des glaciers. L’évidence est là : la flore se fait plus modeste et plus timide à ces altitudes, devant la roche écrasante par son gigantisme et sous le climat implacable qui hante ces lieux. Il faut reprendre l’ascension qui devient pénible. Mais arrivés sur une arête, on découvre en contrebas, un merveilleux lac d’un bleu acier. C’est le lac Lunghin. Coup d’œil aux jumelles. Un petit filet d’eau s’échappe de la rive est du lac : c’est l’Inn ! C’est la source, on est à 2 600 m. Pas un oiseau, pas un animal qui vienne s’abreuver aux eaux de ce lac alpin. Aucun nageur n’a jamais osé s’y aventurer. Plonger là-dedans, c’est mourir en moins d’une minute en plein mois de juillet. Les randonneurs ont pour habitude, lorsqu’ils arrivent au bord d’une rivière ou d’un lac, de retirer leurs chaussures et de plonger les pieds dans l’eau pour se rafraîchir et se défatiguer les jambes. Ici on risque de stopper la circulation dans les pieds si on s’avisait d’y jouer à faire des vagues.

Le lac se trouve dans un creux, protégé du vent par un versant nord de la montagne. Aussi, pas une vaguelette, pas une ride ne vient animer la surface de l’eau. On dirait de l’azote liquide. On continue notre progression sur l’arête. Côté ouest, de petites rigoles descendent du sommet sur notre gauche. C’est de l’eau qui sourd du flanc de la montagne et qui coule en un fin réseau entre les pierres du chemin en direction du lac Lunghin. C’est cette eau qui alimente le lac, lequel donne naissance à l’Inn. On passe à travers un névé, de la neige durcie qui refuse de fondre, encore en cristaux ; ça crisse sous les semelles, mais ce n’est pas de la glace. Un léger voile rosé à la surface, il paraît que c’est les grands vents de sable sahariens qui viennent jusqu’ici saupoudrer de cannelle les cimes alpines. Un dernier sentier raide et étroit au milieu d’un pierrier gris ardoise, puis soudain un courant d’air glacé nous vient d’en face : on est sur le sommet du Piz Lunghin! Une borne officielle porte, gravées, les coordonnées géographiques du point de «partage des eaux». C’est ici que les eaux des précipitations ruissellent, soit sur le versant ouest pour aller rejoindre l’ensemble Rhin-Rhône, soit glisser sur les pentes est vers le bassin du Danube. La vue est saisissante. Les monts noirs que l’on aperçoit de l’autre côté de cette nouvelle vallée qu’on découvre, se trouvent en Italie.

«Sur les berges de l’Inn comme dans son lit, en transparence, on peut admirer la vie du biotope qu’elle entretient.  À sa sortie du lac de Saint Moritz, l’Inn, née d’un lac de montagne, à 2 600 m, aura connu quatre lacs en Suisse avant de se préparer à investir l’Autriche et rejoindre le Danube en Allemagne après un trajet de plus de 500 km. Plus court que celui du Chélif !»

Un vent glacial nous engourdit les mains. Au sud, des pointes acérées hérissent le bord d’une moraine. On y va ; le chemin passe par un pierrier puis traverse un petit glacier. On a sous les yeux le triste spectacle d’un glacier qui fond, qui disparaît petit à petit. La combe qui contenait le glacier est là; le fond est rempli d’une eau stagnante et, ce qui reste du glacier se fissure et lâche dans l’eau des blocs qui se détachent comme d’un mur écroulé. L’effet du réchauffement climatique est là, dans ces blocs qui se détachent puis fondent dans cet étang noir. Autrefois cette cuvette était entièrement remplie d’une glace vieille de centaines de milliers d’années. Sur le glacier, il neigeait d’octobre à avril ; la neige consolidait le glacier en se tassant sous l’action du vent qui souffle en rafales continues pendant toute la saison froide. En été, une partie de la neige fondait, alimentant les lacs et les cours d’eau au fond des vallées. Puis vient octobre, et le cycle recommence. Mais depuis quelques décennies, la neige fond trop vite et le glacier se trouve à nu. Il s’est mis à fondre aussi, chaque année un peu plus. La fonte va s’accélérant ; l’eau gonfle les cours d’eau, le niveau des lacs monte, des inondations ont lieu en plaine à la fin du printemps. De l’autre côté du lac de Silvaplana, le voisin de Sils, une rivière aux eaux blanchâtres dévale du haut de la montagne. C’est la fonte anormale et rapide du glacier qui donne ce torrent impétueux. L’eau qu’il libère charrie les particules raclées depuis des centaines de milliers d’années par le vieux glacier sur les parois rocheuses de la montagne. La rivière qui descend en une série de cascades ressemble à une coulée de ciment clair dilué. Cette eau court en surface, n’a pas traversé la montagne du dedans et n’a donc pas suivi le lent processus de minéralisation au cœur de la roche souterraine, processus qui dure des années, avant de surgir en sources dans les vallées. Elle est non potable au point que même les vaches la dédaignent. Elle colore le lac de Silvaplana en un joli turquoise faussement agreste, juste bon pour les cartes postales.

Rien de tel pour l’Inn qui a le bonheur d’exister depuis des milliers d’années. Sa formation a suivi un cycle normal ; son eau est légère, équilibrée, minérale. Elle a «vieilli» au cœur de la montagne en suivant un long processus de minéralisation qui lui confère toutes ses caractéristiques propres et ses qualités qui en font une excellente eau potable. On peut la déguster (si on n’a pas les dents trop sensibles au froid) directement, là, entre les cailloux ou parmi les herbes tendres. Sur les berges de l’Inn comme dans son lit, en transparence, on peut admirer la vie du biotope qu’elle entretient.

À sa sortie du lac de Saint Moritz, l’Inn, née d’un lac de montagne, à 2 600 m, aura connu quatre lacs en Suisse avant de se préparer à investir l’Autriche et rejoindre le Danube en Allemagne après un trajet de plus de 500 km. Plus court que celui du Chélif ! Autrefois, le Chélif était un vrai fleuve dont le biotope était plus riche que celui de l’Inn. La flore du Chélif était d’une diversité inouïe, et les espèces qui fréquentaient ses rives et ses eaux étaient bien plus nombreuses. Il y avait des anguilles dans le Chélif. L’anguille, espèce anadrome, qui naît en eau douce et migre dans l’Océan. Les anguilles qui vivaient dans leur repaire sous les berges vers le Moulin Robert, faisaient le voyage des Sargasses et retour!

Il n’y a pas d’anguilles dans l’Inn. Il n’y a jamais eu de relation entre le territoire des Grisons et la mer des Sargasses, alors qu’il y en avait entre les territoires du Chélif et cette lointaine zone de rencontre des anguilles dans l’Atlantique ! La différence entre les deux cours d’eau, en dehors de leurs situations géographiques respectives, réside dans ce que l’homme a fait de la nature. Dans un cas, on a une rivière dont les eaux sont protégées par des lois, dont la faune est sacralisée, où la pêche est sévèrement réglementée. Dans l’autre cas, un pauvre cours d’eau à l’agonie, martyrisé par l’homme, pollué, vidé de sa substance, pillé de ses pierres et de son sable, abandonné par les lois de son pays. Le Chélif, ou ce qu’il en reste, se jette, squelettique, dans la Méditerranée du côté de Mostaganem ; l’Inn, avec un débit moyen de plus 700 m3/s, longe la frontière Suisse-Autriche sur quelques kilomètres puis s’enfonce en Autriche au voisinage d’une localité nommée Schalkl. Ce qu’elle devient plus loin, je l’ignore un peu ; il faudrait un autre voyage, improbable celui-là. Car chauvin comme le sont les Algériens, je n’ai pas encore pardonné à l’Autriche l’impardonnable coup en traître qui a éliminé l’Algérie lors des poules de la coupe du monde de foot en Espagne, en 1982. On a la rancune tenace.

One, two, three. Trois lettres pour une rivière.

L. K.